Samedi après-midi, le beau temps est au rendez-vous. Le soleil tape fort sur la place de la Rotonde, près de Stalingrad (XIX° arrondissement). Le public est encore timide en ce début d’après-midi. La manifestation contre le racisme dans la rue voisine fait concurrence aux 50 ans d’Amnesty International. L’ONG a disposé ses stands un peu partout sur la place ainsi qu’une scène. Le public se promène sur la place et près de la fontaine pendant qu’une table ronde sur la défense des droits de l’homme a lieu, elle ne réunit pas des foules. Elle est suivie d’un entracte, deux Dj montent sur scène et mixent des sons rap et hip-hop. Le public commence à affluer.

Chakib El Khayari est la star de la journée, il est très demandé. Ce journaliste marocain, président de l’association Rif des droits de l’Homme (ARDH) a été condamné en juin 2009 pour « insultes aux institutions publiques et infraction à la législation ». Il lui a été reproché d’avoir nui à la réputation de son pays en dénonçant un trafic de drogue et la complicité de certains responsables publics. Tout a commencé lorsqu’il a accepté de participer à un reportage pour M6, dans l’émission Enquête exclusive. Chakib a été libéré le 14 avril dernier suite à une grâce accordée par le roi du Maroc, Mohamed VI.

A 16 heures, il participe à la table ronde « Monde arabe, de la désespérance à l’espoir » animé par Mohamed Kaci (TV5 Monde) et d’autres invités : Abdulhamid Alatassi (membre de la fondation de Damas en Syrie), Fahem Boukaddous (journaliste et cofondateur du Comité tunisien de protection des journalistes en Tunisie), Hassiba Hadj Sahraoui (Directrice adjointe d’Amnesty International Moyen-Orient et Afrique du Nord). Le débat tourne autour de des révoltes dans le monde arabe. « Le changement démocratique a envahi le monde arabe, il ne pouvait pas échapper à la Syrie », s’exclame Abdulhamid Alatassi. Il se dit « contre toute intervention militaire en Lybie » et accuse les dirigeants arabes et notamment Bachar Al Assad de « crime contre l’humanité » qu’il propose de « trainer devant les tribunaux ».

Chakib El Khayari reste encore intimidé lors de ses interventions et prend du recul sur les événements qui secouent le monde arabe. «  Je ne suis pas d’accord avec l’appellation “printemps arabe”, je préfère parler de révolte des peuples. Les peuples d’Afrique du Nord sont d’origine berbère, pas arabe. » Optimiste sur la situation au Maroc, il estime que le gouvernement marocain « envoie des signaux qui ne plaisent pas à la population », comme l’arrestation de journalistes. « Cela signifie qu’il n’y a pas de changement au niveau de l’Etat. Je ne veux pas que ce qu’il s’est passé en Tunisie et en Lybie se produise au Maroc ».

Etonné Mohamed Kaci lui demande pourquoi. Le journaliste marocain avoue sa peur de la répression et la « peur que la situation s’aggrave ». Il souhaite notamment que la langue berbère soit reconnue comme langue officielle au Maroc « si ce n’est pas le cas, les berbères ne voteront pas la nouvelle constitution. Tout le monde parle d’une monarchie parlementaire mais dans le cadre d’un Etat de loi », beaucoup de choses restent à changer au Maroc selon lui.

Fahem Boukaddous évoque quant à lui le « besoin du respect de la volonté des peuples tunisiens ». Selon lui le « grand problème » en Tunisie concerne les élections démocratiques, «  le président transitoire a fixé la date du 24 juillet alors que l’Assemblée élue a fixé la date du 16 octobre ». « Notre révolution c’est aussi la vôtre », dit-il en conclusion.

Hassiba Hadj Sahraoui a été très présente dans les pays d’Afrique du Nord qui ont participé aux révoltes. Son travail l’amène à couvrir la situation des cinq pays d’Afrique du Nord et aussi en Iran. « Mon rôle est de documenter sur la violation des droits de l’homme, pas de faire la révolution avec ces peuples. Ces pays ne veulent pas du tout d’une intervention des pays occidentaux, ils le disent eux-mêmes : “notre révolution on l’a faite tout seul”. Par exemple, les Tunisiens attendent des gestes beaucoup plus clairs, ce ne sont pas des milliards du G8 qu’ils attendent mais la reconnaissance de la politique étrangère. Et pour le moment on ne l’a pas. »  Même si elle admet que « certains acceptent beaucoup mieux certaines critiques d’Européens plutôt que celles d’un ressortissant ».

La conférence touche à sa fin, tout le monde se réunit face à la scène pour porter un toast à la liberté. Chakib El Khayari monte sur scène en présence de Geneviève Garrigos, la présidente d’Amnesty International France. «  Je remercie Amnesty qui m’a soutenu depuis le premier jour de ma captivité. J’ai reçu 3500 lettres de leur part », dit-il ému au micro. Son frère Amin, avait rêvé de sa libération en décembre dernier, il a dû attendre moins d’un an pour que son rêve puisse s’exhausser.

Imane Youssfi

Interview de Chakib El Khayari

Comment vous sentez-vous depuis votre sortie de prison ?

Je suis heureux, pas parce que je suis sorti, mais parce que je peux enfin voir ma famille, mes amis et les gens qui m’ont soutenu. Il ne me restait que neuf mois avant ma libération, ce n’est pas grand-chose.

Comment se sont passées vos années de captivité ?

Personnellement je n’ai pas beaucoup souffert comme beaucoup de prisonnier. Ils savaient que j’étais un cas spécial, que j’étais innocent et que c’était un dossier géré par l’Etat. On me respectait dans l’établissement.  J’ai eu un soutien international. Dès le premier jour de ma captivité Amnesty a diffusé un communiqué pour demander ma libération. Les 5-6 premiers mois ont été difficiles, j’étais privé de réchaud, je ne mangeais que des conserves, des choses qui ne nécessitaient pas d’être cuisinées. Mais les visites se passaient bien.

Pourtant, en deux ans, vous avez été transféré dans quatre prisons différentes (Casablanca, Oukacha, Taza et Meknès) . Pourquoi ?

Dans le cas des transferts on ne nous dit pas pourquoi. C’est un droit de l’Etat.

Comment votre famille l’a vécu ?

C’était difficile pour ma famille, surtout de faire plus de 1000 km (aller-retour) par semaine pendant 10 mois pour venir me rendre visite.

Avez-vous eu des nouvelles de M6 avec qui vous avez collaboré pour un reportage dans l’émission Enquête exclusive sur les trafics de drogue à Beni Chiker (au Maroc)?

(Rires) C’est là que tout a commencé. Non, je n’ai jamais eu de nouvelles, ni mon frère Amin, mais cela ne m’intéresse vraiment pas.

Vous en voulez à Mohamed VI ?

Non, je ne lui en veux pas.

Comment expliquez-vous que les marocains soient très attachés à leur roi ?

Les marocains ne souhaitent pas le départ de Mohamed VI. Ils savent qu’il y a beaucoup de lobbies autour de lui, qu’il ne gouverne pas tout seul et qu’il ne peut pas gérer tout ça.

Qu’avez-vous fait depuis votre libération ?

Depuis un mois et demi j’ai beaucoup voyagé . Je suis journaliste de profession et je n’ai pas encore repris.

Est-ce qu’aujourd’hui vous maintenez les propos que vous avez tenus avant votre arrestation ?

Oui, aujourd’hui plus qu’avant ! Je continue le combat.

Propos recueillis par Imane Youssfi

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