La poussée de l’islam au campus est l’œuvre d’étudiants regroupés en Dahiras. Ils organisent des séances dédiées à leur khalife, le guide spirituel. Il est 21 heures, une vingtaine de jeunes vêtus pour la plupart de kaftans reprennent en chœur des chants religieux, « Allah la illah ». Juste à côté, d’autres, assis sur des nattes ou à même le sol, égrènent les perles de leurs chapelets. On n’est pas à Touba, ni à Tivaouane (villes saintes de l’islam sénégalais, ndlr), encore moins dans une mosquée, mais dans le hall du pavillon A de l’université Cheikh Anta Diop. En effet, de plus en plus de jeunes étudiants pratiquent publiquement l’islam de manière ostentatoire.

Accroupi près d’un fourneau sur lequel se trouve une marmite de café, Amadou Ndaw, étudiant en licence d’anglais est un talibé mouride. Vêtu d’un grand boubou bleu, pieds nus, il est chargé de préparer et de servir aux fidèles « le café Touba ». Il soutient : « Je suis fier de troquer le temps d’une soirée mon habit d’étudiant pour celui de disciple pour être au service de Cheikh Amadou Bamba. A travers le « Dahira », nous vulgarisons la pensée de notre guide spirituel, afin de conquérir le maximum de jeunes. »

Ce fidèle ne voit aucun inconvénient à ce que de telles manifestations soient organisées au sein du campus social, car ils sont avant tout des étudiants et jouissent des mêmes droits que les autres. Qu’en pensent les autres étudiants laïcs et chrétiens ? Pour trouver une réponse à mon interrogation, je rends visite aux locataires des chambres situées au rez-de-chaussée.

A proximité du hall, je rentre dans la chambre de Joseph Preira, étudiant en lettres modernes et catholique de confession : « Veuillez fermer d’abord la porte, car avec ces gens-là, on ne pourra pas s’entendre », me lance mon hôte, assis sur son lit, un cahier sur les jambes. Il déclare : « Il n’est pas possible de concevoir qu’un lieu de repos soit transformé en lieu de prière, car chaque chose a son temps et a son lieu. Ce n’est pas pour rien que des mosquées et des églises sont construites hors des pavillons. Je ne parle pas en tant que chrétien, mais en tant qu’être humain soucieux du respect des droits de l’homme, qui à mon avis, sont violés dans cette affaire. »

Kéba Touré, un étudiant musulman en lettres partage la même chambre que Joseph. Il dit ne pas être contre le fait que ces étudiants vivent leur foi, mais il déplore le dérangement. Pour lui : « Un bon musulman est celui qui fait tout pour entretenir de bonnes relations avec ses voisins. C’est comme ça tous les soirs, ils sont là jusqu’à minuit, ce qui perturbe notre sommeil et notre quiétude. Les périodes de contrôles et d’examens, par exemple, sont parfois troublées par ces minorités agissantes qui envahissent tous les espaces : halls, couloirs, chambres, salles d’études et de réunions, terrains vagues. »

A l’image de ces deux jeunes, tous les étudiants laïcs musulmans et chrétiens interviewés ont dénoncé cette offensive de l’islam confrérique et de l’islam intégriste dans l’espace universitaire. Mais ce qui est étonnant, c’est que ces mêmes étudiants, au début ou à la fin de l’interview, me demande de ne pas citer le numéro de leur chambre. Mais de quoi ont-ils peur ?

Ousmane Diallo, un étudiant en géographie me confie : « La majeure partie des étudiants habitant le rez-de-chaussée sont contre ces pratiques, mais des actions n’ont jamais été menées pour alerter les autorités universitaires. » Il pense que les gens ont peur d’éventuelles représailles de ces fidèles qui, selon lui, ne sont pas tous des étudiants. Joseph, de son côté, considère que c’est un sujet sensible : « Si les étudiants musulmans en particulier ne réagissent pas, c’est parce qu’ils craignent que l’on doute de leur foi. »

Aujourd’hui deux camps s’opposent au campus social de l’université Cheikh Anta Diop, d’une part ceux qui veulent imposer l’islam dans le campus et, d’autre part, ceux qui défendent la laïcité de l’espace universitaire.

Youssouph Bodian (Dakar Bondy Blog)

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