Pays le plus catholique du monde, le Brésil connait depuis une décennie, une montée croissante de l’Islam. Il est courant de croiser à Rio de Janeiro, dans les quartiers en bord de mer comme Ipanema ou Copacabana, des femmes en bikini et en string. Rencontrer des femmes voilées ou des hommes en djellaba reste une exception.

Il est 16 heures, le soleil tape très fort, je me trouve dans une rue perdue dans le centre de Rio. Je m’arrête à la première épicerie que je trouve pour m’hydrater un peu.  L’épicerie en question est de taille moyenne. Dieu merci,  il y a la clim à l’intérieur, ça fait un bien fou. Après quelques petites minutes, je découvre que l’épicerie s’appelle Chez Hussein en portugais, ça m’intrigue. C’est drôle de rencontrer un Hussein brésilien. D’ordinaire il est marocain, algérien, tunisien…. Je ne peux m’empêcher de lui demander « Who is Hussein ? » Il me comprend et dans un anglais correct , il me répond que c’est lui. Il est bel et bien brésilien, a 32 ans, et c’est le propriétaire de cette épicerie. A mon tour, je lui parle de moi, de la raison de mon séjour, des mes origines. Et dès que je lui annonce mon prénom, il me surprend avec un « masha’Allah ! Salam Aleykum ! »

Hussein est un ancien Brésilien catholique converti depuis 6 ans à l’islam. Son prénom de naissance était Klenio. « Avant d’embrasser l’islam, je n’aimais pas mon prénom, alors quand j’ai eu l’occasion de le changer en me convertissant, j’étais doublement heureux.  » Issus majoritairement des favelas, ces quartiers où règnent la pauvreté et le chômage, les Brésiliens convertis à l’islam sont relativement jeunes. Et rien qu’à Rio de Janeiro, ils représenteraient près de 85% des musulmans de la ville.

Dans le fil de la discussion, j’en apprends beaucoup. Dans ce pays profondément imprégné par le catholicisme, difficile de croire à un tel engouement des Brésiliens pour la religion musulmane. Et pourtant, depuis les événements du 11 septembre 2001, beaucoup ont cherché à comprendre ce que renferme cette religion « et se sont donc procurés le Saint-Coran. De là s’est développé un intérêt particulier pour l’islam, qui a aboutit à des milliers de conversions à travers le pays, notamment ici à Rio » d’après Hussein.  Il me raconte les raisons de sa conversion, lui qui, il y a encore 6 ans, était un fêtard, passait ses nuits dans les soirées brésiliennes et ses journées à la plage. « J’ai trouvé dans l’islam tout ce que j’ai toujours cherché. J’ai rencontré Dieu tel qu’il est, sans adaptation. Ma mère est croyante très pratiquante. A la mort de mon père, ma tante qui vit au Liban nous a invités à passer quelques jours là-bas, j’y ai fait plusieurs rencontres enrichissantes. A partir de là, mes nouveaux amis sont venus régulièrement me voir au Brésil, on parlait de tout, on sortait. Je les observais, même s’ils restaient discrets sur leur religion. Ils n’avaient pas ce discours violent… C’est en tout cas comme ça que je percevais l’islam. D’autres de mes amis ont eu une conversion différente : certains voulaient en savoir plus sur ce peuple capable de faire trembler l’empire américain, d’autres doutaient de ce que racontait la presse. Ils se sont rendus compte que l’islam n’avait rien à voir avec la haine et certains sont progressivement devenus musulmans. »

Au Brésil, l’islam est aussi apparu par la télévision, à travers un feuilleton intitulé O Clone,diffusé sur la chaine brésilienne O Globo en octobre 2001. Une fiction qui retrace le voyage au Maroc d’une jeune brésilienne musulmane nommée Jade, partie vivre chez son oncle, et qui retrouve là-bas, un mode de vie basé sur les culture et religion islamique. Atteignant une audience record de plus de 50 millions de téléspectateurs par jour, le feuilleton a permis de transmettre à la population brésilienne, une image moins diabolisée et dégradante de l’islam. Un peu ce qu’a vécu Hussein en se rendant au Liban.

Hussein est aujourd’hui marié à Bruna, devenue Fatima, convertie également. Ils ont un petit garçon d’un an et demi. J’apprends par Hussein, que sa femme Bruna-Fatima était elle-même une fan de cette série lancée seulement trois semaines après les attentats de 2001. Le feuilleton populaire a diffusé « une image positive de l’Orient avec un héros musulman, appelé Saïd. C’est avec cette série que l’on a commencé à connaître les mots Insha4Allah. Ma propre femme était amoureuse de ce Saïd ! » plaisante Hussein.  Le succès est tel qu’il est devenu  commun, dans les rues de Rio de Janeiro et de Sao Paulo, de se saluer par un « Salam Aleykum » ou un  «i ncha’Allah ».

Hussein m’informe également que Rio possède une mosquée. La construction de la Mesquita da Luz, dans le quartier de Tijuca, dans le nord de Rio, a commencé il y a quelques années avec l’argent des fidèles. Elle dispose d’une capacité d’accueil de 400 personnes pour la prière. Jusque-là, leur lieu de culte était une salle de 40 mètres carrés. « Le nombre de musulmans ne cesse de croître, et ce sont en majorité des Brésiliens qui se convertissent. À Rio, il y a quelques 500 familles musulmanes dont 85 % sont des Brésiliens convertis, qui n’ont rien d’arabe », souligne-t-il. C’est moins le cas dans les États de Sao Paulo et du sud du Brésil où se concentrent la plupart des musulmans d’origine (des Libanais et des Syriens pour la plupart).

Le nombre de musulmans serait passé de 700 000 à 3 millions en 2010. Une progression frappante qui s’accompagne d’une relative augmentation du nombre des lieux de cultes construits dans ce pays, qui s’élève à 127, soit quatre fois plus qu’en 2000. En février 2009, une nouvelle mosquée dans le quartier de San Bernardo Do Campo fut inaugurée par un imam spécialement venu de Syrie. Tandis qu’au centre ville de Rio De Janeiro, plusieurs autres mosquées nichées dans des locaux d’immeubles ont ouvert leurs portes aux fidèles, à l’image de la mosquée Bilal Al-Abachi, dont le local est entièrement géré et financé par les musulmans qui l’occupent.

Rio de Janeiro a été le foyer de la majorité des nouveaux musulmans, avec environ 500 familles qui vivent dans et autour de la région métropolitaine. Un professeur brésilien, Paulo Pinto, estime que la population musulmane au Brésil compte un million de fidèles, un mince pourcentage comparé au 200 millions d’habitants. Aussi, certains des nouveaux convertis sont venus à l’islam à travers l’influence du hip-hop dans les favelas. Beaucoup de Brésiliens ayant des origines africaines tentent d’en apprendre davantage sur leurs origines et celles de leurs aïeux. Ils font parfois un rapprochement avec certaines conditions difficiles auxquelles ils sont actuellement confrontés.

S’il n’existe aucun recensement officiel du nombre de musulmans au Brésil, où seules les religions catholique, évangélique, juive, spirite et afro-brésilienne sont prises en considération. Les musulmans entrent dans la catégorie “autres”, comme les bouddhistes par exemple. Que ce soit dans son petit appartement non loin de son épicerie, ou dans la Mesquita da Luz, Hussein prie cinq fois par jour en direction de la Mecque.

Mohamed Mezerai

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