Il est environ 21 heures 30, ce mardi 13 novembre 1985, lorsqu’une éruption du Nevado del Ruiz provoque un raz de marée de boue qui avance à  80 km/h sur Armero, l’une des villes les plus prospères du Tolima (département au centre de la Colombie), située à 40 kilomètres du volcan. A 23 heures 30, deux heures après le début de l’éruption, la ville d’Armero est dévastée. Ce soir-là, les habitants d’Armero sont devant leur télévision pour regarder l’un des derniers matchs du championnat de football colombien. Rien ni personne ne viendra interrompre le match, et cela malgré les appels téléphoniques désespérés du maire d’Armero pour informer ses administrés.

Armero a payé très cher sa situation géographique « favorable »… et encore plus chère « un soir de match » !  Plus de 25 000 personnes seront ensevelies sous une avalanche de boue brûlante, résultat de la rencontre entre la lave et la rivière Agunilla. Seul le coffre-fort de la banque restera intact. En fait Armero avait été reconstruite sur un site où plusieurs catastrophes du même type avaient déjà eu lieu. Celles-ci avaient commencé en 1595. Mais la catastrophe du 13 novembre avait été annoncée quelques jours auparavant par les scientifiques : le risque d’une éruption majeure avait été évalué par les spécialistes à 67 %. Ces derniers ont remis entre les mains des autorités une carte des risques cinq semaines avant l’éruption du Nevado del Ruiz. Mais les autorités locales colombiennes ont fait preuve d’un optimisme dramatique.

Haroun Tazieff, vulcanologue français, alors ministre délégué, chargé de la prévention des risques naturels et technologiques majeurs (de 1984 à 1986) avait déclaré qu’en deux heures la population aurait pu être évacuée si les autorités avaient réagi de manière responsable. Armero représente la plus grave tragédie de l’activité volcanologique de ce dernier siècle. D’ailleurs, cette catastrophe changera profondément le regard de nombreux spécialistes qui depuis ont décidé de se consacrer à la prévention des risques.

Après cinq ans de fréquents allers-retours en Colombie, je décide de me rendre à Armero. Le nom de cette ville est resté gravé dans ma mémoire. Je me souviens du visage d’Omaira, cette jeune fille de 13 ans, a moitié enterrée dans la boue, elle luttait contre la mort. Ces images passeront sur les télés du monde entier. Il est 20 heures, le 14 novembre 1985, quand le journal télévisé diffuse les images des dernières instants de vie ce cette gamine. Je me souviens encore de ses mots, adressés à sa mère, prononcés avec une force remarquable : «  Je sortirai triomphante… » Comme beaucoup, je suis terrifié par ces images. Vingt-cinq ans plus tard, je descends du car qui me dépose sur la route. J’entre dans Armero par la rue principale qui me conduit vers l’église. Il n’y a rien que des pierres tombales sur le bord de la route. Je suis très ému d’être là. Je vois et imagine cette tragédie.

Je fais escale devant un énorme rocher, il pèse plus de trois cent tonnes. D’après les quelques survivants rencontrés, ce rocher a tout dévasté. J’arrive enfin face à la tombe d’Omaira. J’imagine cette nuit tragique, les voitures affolées écrasant toute vie sur leur passage, des mères désespérées appelant leurs enfants et essayant de fuir cette monstrueuse vague lumineuse qui dévaste tout. Même la centrale électrique sera complètement détruite laissant toute la ville dans la plus complète obscurité.

Il a fallu seulement 15 minutes pour ensevelir la vie de plus de 25 000 êtres humains. Armero a disparu au milieu de cris de désespérés et d’impuissance de ses habitants ! Le vent s’était pourtant chargé de prévenir la population en envoyant sur cette partie du Tolima des nuages de cendres, annonciateurs d’une tragédie. Alors qu’il tombait déjà du sable volcanique sur Amero, le curé rassurait, par haut-parleur, tous ceux qui, inquiets, voulaient quitter la ville. Les dernières instructions divines auront eu raison des habitants d’Armero. Omaira restera à jamais le symbole de cette catastrophe inouïe.

Ce champ, désolant de solitude, est aujourd’hui un lieu abandonné malgré la visite de Jean-Paul II quelques mois après la catastrophe, en juillet 1986. Les survivants qui n’ont pas souhaité abandonner leur terre ont été accueillis à 5 kilomètres de là, à Armero-Gayabal.

Vingt cinq ans après ce drame, Armero est recouvert de feuillages, d’herbe bien verte, d’arbres et aussi de mangostinos (fruit exotique qui ne pousse que dans cette région). C’est encore l’un des endroits les plus fertiles de la région. Les animaux broutent entre les tombes et se nourrissent à volonté. En fait, après l’éruption du Nevado del Ruiz, cette terre a acquis une plus grande vitalité, notamment en développant son agriculture et sa production de bétail. Amero est aussi un lieu de conservation de nombreuses espèces de serpents, ce qui a permis à cette région de produire des sérums en quantité « industrielle ».

Mais pour ces mêmes raisons Armero est devenu un lieu de convoitise pour les grands propriétaires terriens de la région dont l’avidité produit encore et toujours de la violence. Finalement, la Colombie a toujours du mal à fuir les drames !

Manuel Ardiles

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