La Sicile réserve bien des surprises. A Palerme, le Zen n’apaise pas, au contraire il effraie et fait fuir. L’on finit par comprendre que le concept méditatif n’est en fait que l’abréviation de Zone d’expansion nord. Bien vilain mot qui n’a rien d’une pensée orientale. C’est une banlieue coincée entre une autoroute, un vélodrome et une montagne, à 20 minutes en voiture (10 en Vespa) du centre historique de Palerme.

Les touristes y sont absents bien que la ville en regorge. Et pour cause, iriez-vous installer un Club Med à La Courneuve, Clichy, Bobigny, Saint Denis ? Car la réputation locale et nationale du Zen est équivalente à celle des « banlieues sensibles » en France. En l’espace de 50 ans, Palerme a presque doublé sa population, pour atteindre en 1980 environ 700 000 habitants. L’urbanisation galopante a provoqué un véritable chaos immobilier, principalement dans les années 50 et 60, celles du « sac de Palerme ». Entrepreneurs et constructeurs ont fait fortune en bâtissant des quartiers entiers, bien souvent sans permis de construire (ces années constituent un âge d’or pour la mafia sicilienne).

C’est ainsi qu’en 1969 naît le Zen, quartier résidentiel imaginé par Vittorio Gregotti (il est aussi l’architecte des bureaux Air France à Montreuil, de la Place de l’Etoile à Strasbourg et du Théâtre de l’Opéra à Aix en Provence). Face au besoin dû à la pénurie de logements sociaux et à la présence d’intermédiaires parasitaires, comme la mafia, les logements seront occupés illégalement. Mais la majorité des locataires finiront par bénéficier de mesures d’amnisties et de régularisations.

Dans les années 80, la commune de Palerme, toujours en insuffisance de logements sociaux, décide de construire un nouveau quartier en proximité, il sera baptisé Zen 2. Le complexe possède 2500 logements, repartis par « blocs ». Alors que les travaux ne sont pas finis, il manque encore les fenêtres, les raccordements en eau et électricité, en une nuit des centaines de familles viennent occuper les locaux.

La majorité d’entre eux proviennent du centre historique de Palerme. Les habitations y sont devenues insalubres et dangereuses, rares sont les personnes qui peuvent assumer le coût des travaux. Rapidement, la quasi totalité des logements de Zen 2 sont occupés, plus de 2000 le sont illégalement. Les habitants s’organisent. Ils achèvent les travaux, ils commencent par se raccorder en électricité et en eau sur un réseau clandestin. La municipalité est intervenue en envoyant les forces de police, mais les nouveaux squatters luttent : « Nous avons pris deux femmes enceintes et les avons mises devant la police… Nous avons lutté et nous avons obtenu satisfaction mais ils n’ont pas encore fait de contrats. » Sur la quinzaine de blocs, un seul paye un loyer mensuel, « ce sont les Suisses du quartier ».

Aujourd’hui, à l’instar de Zen 1, les habitants de Zen 2 ont connus plusieurs vagues de régularisations. Peu de familles veulent rester. On vient à Zen 2 quand on n’a plus rien. Pour tous, dans l’idéal, c’est un lieu de passage. Plus ou moins long pour certain, on quitte le quartier dès que la situation financière le permet. Mais comment faire pour trouver du travail dans un quartier touché à près de 70% par le chômage ? Quand les médias renvoient une image extrêmement négative ? Celle d’un quartier à l’abandon, en dehors de la civilisation, où l’on prostitue sa fille, dans lequel l’on est la même semaine receleur, maçon, maquereau et dealer. Pas facile.

A tout cela il faut ajouter l’isolement, au niveau des transports, des services municipaux qui tiennent permanence dans un bungalow pour près de 30 000 habitants. Mais aussi avec les anciens de Zen 1, ceux qui sont devenus propriétaires ou régularisés et qui ont construit un mur de séparation entre les deux quartiers.

En plein milieu est planté une église. Le prêtre, un Argentin, envoyé il y a peu, tente de comprendre et œuvre à l’amélioration des conditions de vie en dispensant des cours du soir et beaucoup d’écoute. Les habitants, qui sont loin de tous lui être fidèle, il les nomme les « abandonnés ». Mais il ne désespère pas, au contraire. Le tissu associatif est important. Comme cette association, Laboratorio Zen Insieme, dirigée par des bénévoles qui aident les jeunes du quartier a construire leurs projets, à sortir de Zen sans rougir ni avoir honte. L’on y apprend à travailler, jouer, discuter, écrire, faire de la musique comme ce groupe de rap ou le chanteur, Giovanni, 16 ans, est maintenant fier de dire qu’il vient du Zen et qu’il « préfère trimer que tomber dans la criminalité ».

Il y a donc du feng shui dans le Zen et c’est rassurant.

Adrien Chauvin

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