1 906 657. C’est le nombre de musulmans de l’Assam, une région de l’Inde, qui ont été déchus de leur nationalité, officiellement parce qu’ils n’ont pas réussi à prouver que leur famille était indienne avant 1971, officieusement parce qu’ils sont musulmans. Ces citoyens avaient jusqu’à fin novembre 2018 pour fournir au gouvernement des documents impossibles à trouver, les moussons successives ayant balayé année après année les archives de chaque famille.

Mais qu’est-ce qu’être Indien alors si l’on vit dans ce pays depuis des générations, que les titres de propriétés de terres sont légaux mais que sa religion dérange ? C’est pourtant le vert, couleur de l’Islam, qui figure sur le drapeau indien, aux côtés de l’orange de l’hindouisme et du blanc de la paix. Pas suffisant pour empêcher le gouvernement ultra-nationaliste et conservateur de Narendra Modi de réaliser une entreprise nauséabonde de « purification » de leur peuple.

Et pour cause : pour les partisans du BJP (Bharatiya Janata Party), l’Inde ne doit son existence qu’aux hindous, une des seules religions polythéistes encore existante dans le monde. Le problème est que l’Inde est un pays laïque où, aux côtés des 80% d’hindous, vivent 13% de musulmans et 2% de chrétiens. En 1947, déjà, à l’indépendance, il était question de séparer hindous et musulmans, en leur offrant deux nations, l’Inde et le Pakistan. Ce qui n’a pas empêché l’Inde de vivre ces dernières décennies avec une tension latente entre groupes religieux, notamment dans le nord du pays.

Chez moi, on n’a jamais fait de différences

Au sujet de cet apartheid religieux, on parle beaucoup des Indiens qui vivent ces bouleversements. Le sort de ces apatrides nous révolte et nous émeut. Mais qu’en est-il des Indiens de la diaspora ? Eux aussi sont hindous ou musulmans. Quel est le ressenti de chacun des Franco-Indiens qui vit de loin cette discrimination ? Nous avons rencontré des personnes issues de cette communauté pour recueillir leur point de vue.

« Ah bon, on demande notre avis à nous les Indiens de France ? », s’étonne Sandhya*. Cette Franco-Indienne de 28 ans a beau être hindoue, elle est scandalisée par ce que son pays vit. Née en France, elle est assistante dans les ressources humaines et vit dans le Val-d’Oise avec son mari. « Moi, je me suis toujours considérée d’abord comme une Indienne avant d’être française, même si je suis née ici », me dit-elle en démarrant la conversation. Venant d’une famille très pratiquante et conservatrice, elle reconnaît avoir été élevée dans une sorte de défiance vis-à-vis des musulmans mais l’assure : en Inde, tout le monde se respecte. Même constat chez Halima*, une mère de famille musulmane de 59 ans, immigrée en France depuis quarante ans. « En Inde, on n’a jamais fait de différence entre hindous, musulmans et chrétiens, assure-t-elle. Tout le monde se parle et s’apprécie. Dans le sud, nous n’avons jamais eu ces problèmes évoqués. Il n’y a ces problèmes que dans le nord de l’Inde. »

Historiquement, l’Inde présente un clivage entre nord et sud. Au nord, les ethnies diverses liées aux migrations, comme les Moghols, les Perses ou les Chinois ; au sud, les Dravidiens, les premiers habitants de la civilisation de l’Indus. Sur le plan politique, l’Inde est un pays fédéral, où chaque Etat mène sa propre politique. Ainsi, les Etats du sud sont plus progressistes et leur économie plus développée que les Etats du nord (Bihar, Assam), qui sont pauvres et dont la population est moins instruite et plus conservatrice. L’actualité anti-musulmane est aussi localisée géographiquement : le sud, plus tolérant, est beaucoup moins vulnérable aux tensions inter-religieuses.

A la question de savoir si elle craignait de retourner en Inde dans cette atmosphère, Halima me dit qu’elle ne se mettrait jamais en danger et craindrait pour sa famille. « Ici en France, on est en sécurité, compare-t-elle. L’Inde, c’était bien avant. Je suis une Française, je n’ai pas la nationalité indienne et cela ne m’intéresse pas. » Là-bas, les préjugés envers les musulmans sont légion, comme ceux auxquels Sandhya s’est habituée. Et les partis hindous nationalistes en ont fait une rhétorique-phare pour séduire un électorat de plus en plus grand.

En filigrane, ceux-là défendent la vision d’une « nation avec une race pure ». Pas étonnant, dès lors, que Mein Kampf soit devenu une référence pour les nationalistes hindous sitôt que la censure sur les écrits d’Hitler a été levée. En 2002, Narendra Modi, alors chef de la région du Gujarat (limitrophe du Pakistan), avait déjà été soupçonné d’être resté inactif face aux meurtres collectifs envers des musulmans. L’Assam est à la frontière du Bangladesh. Il condamne donc ces apatrides à se réfugier au Bangladesh, pays musulman. Le sort de ces Indiens émeut Sandhya et Halima, conscientes que ni le Pakistan voisin ni le Bangladesh qui accueille déjà les réfugiés Rohingyas ne peuvent leur accorder l’asile.

Selon Sandhya, ces apatrides assamais risquent un nouveau pogrom d’Indiens musulmans au Pakistan ou même au Bangladesh, comme cela a déjà été le cas une dizaine de fois dans le nord de l’Inde depuis 1947. On peut aussi craindre une récupération par les Moudjahidin indiens.

Les musulmans, on leur doit la moitié de cette culture et de l’art indien

Je rencontre également Francine*, une chrétienne de Pondichéry en France depuis quarante ans. Du haut de ses 55 ans, elle peine à monter les marches de son immeuble, qu’elle habite depuis vingt ans. « Tu vois, d’aussi loin que je me souvienne, les chrétiens en Inde sont plutôt bien tolérés. C’est les musulmans qu’on craignait. On disait d’eux qu’il ne fallait pas trop s’en approcher. Et je sais pas pourquoi, c’est ridicule, c’est grâce à eux que le Biriyani (plat traditionnel du sud de l’Inde, ndlr) existe et qu’il fait notre réputation ». Ma curiosité me pique et je constate qu’effectivement, les Indiens doivent aux Moghols musulmans ce plat fait de viande de mouton. « Sans eux, finie, la beauté de l’Inde. On leur doit la moitié de cette culture et de l’art indien. Il fait une grosse erreur ce Modi ! », s’indigne Francine. Et les hindous ? « Les hindous ne nous ont jamais embêtés, affirme-t-elle. J’étais mariée à un Hindou et il ne m’a jamais embêté avec ma religion. Nos enfants ont grandis avec les deux religions, ils n’ont pas eu à choisir, ils ont dû composer avec. C’est ça, la tolérance ».

Je lui demande alors si elle ne craint pas une montée de tensions entre toutes les religions en Inde : « Ce Modi, il a fait de la récupération politique. Il a profité du fait que les gens aient peur les uns des autres pour créer des différences. Les gens du nord ne sont pas futés, ils devraient faire comme nous les Tamouls et rester soudés ». Francine se dit peinée et, comme Halima, se félicite d’être en sécurité et en France. Française de coeur, Francine n’en a pourtant jamais demandé la nationalité ; « Mon coeur l’est, alors à quoi bon ? J’ai plus vécu ici. Je ne me vois pas aller en Inde, un pays que je ne connais que de très loin ». Cette ancienne aide-soignante ne se leurre pas : l’Inde vit ses heures les plus sombres et peine à s’en sortir politiquement.

Nos trois Indiennes de France l’affirment à l’unisson : la pluralité des religions, c’est aussi cela être Indien. Depuis trente ans pourtant, de nombreux activistes hindous détruisent des mosquées pour se les réapproprier, sous le simple prétexte qu’ils ont été construits sur d’anciens temples hindous. Même si les Indiens de France sont loin de vivre la situation révoltante de ces apatrides musulmans, ils ressentent aussi ce sentiment de rejet et de danger. On peut se demander comment ces personnes feront lorsqu’elles reviendront au pays, car depuis toujours, lorsque l’on voyage en Inde, le formulaire d’arrivée demande votre religion. Pour le recensement. Et nous comprenons mieux maintenant pourquoi. Pourtant l’histoire de l’Inde rayonne notamment grâce au Taj Mahal, monument moghol et surtout, mausolée musulman.

Samantha SOURIA

*Les prénoms ont été modifiés

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