La vie a repris son cours sur l’avenue Habib Bourguiba. En plein cœur de la ville, celle que les Tunisois nomment « l’avenue », avait été le théâtre de manifestations violemment réprimées. Sur la route, les cris tonitruants de la foule en colère ne sont plus. Les  rafales de « Dégage » sont remplacées par les bruits des moteurs et le chant incessant des klaxons. Côté piétons, les conversations s’enchaînent aussi vite que les allers et retours des passants. Impossible de ne pas remarquer l’accent chantonnant des tunisiens ou la trentaine de drapeaux tunisiens qui se plient aux caresses du vent. On y vient pour passer le temps, boire un café, draguer discrètement les jolies filles qui déambulent.

Dans les petites ruelles adjacentes, on peut se laisser embaumer par les douces effluves de jasmin qui émanent d’échoppes exiguës. Puis on revient subitement à la réalité, lorsqu’on se retrouve nez à nez avec des cireurs de chaussures bien équipés. Rien de nouveau sous le soleil tunisien, à un détail près : toutes les traces de l’ancien régime ont été scrupuleusement effacées. Sur l’artère principale de Tunis, la liberté devient palpable.

L’anti-benalisme aussi. Plus aucune affiche à l’effigie du dictateur déchu, plus aucune banderole portant son nom, plus aucun lampadaire n’arborant son portrait, plus aucune avenue, rue ou place ne rappelle son accession au pouvoir. Ainsi la place du 7 novembre (date de son entrée dans le pouvoir) s’est transformée en place de l’Indépendance. La place du 14 janvier et la place Mohamed Bouazizi ont également vu le jour. Toutes les baies vitrées de la marque Karoui & Karoui ont été détruites, à l’instar de toutes les boutiques soupçonnées d’appartenir de près ou de loin à la « famille royale ».

En échange, des fils barbelés ont été installés de part et d’autre de l’avenue, vestiges de la révolution. Régulièrement, des rassemblements s’organisent devant le théâtre. Symbole ou ironie du sort, la pièce qui s’y joue en ce moment s’intitule : « Un brûlé qui espère ». On vient y revendiquer la démission d’un ministre, d’autres militent pour plus de droits sociaux. Certains vendredis, des groupes « islamistes » souhaitent y organiser des prières de rue. « Cette révolution est devenue prétexte à toutes les revendications », confie Sofiene, jeune blogueur tunisien. Lors d’un de ces rassemblements, des jeunes expliquent qu’ils font comme la plupart des autres : « On regarde et on essaye de comprendre. » Sur les murs, au milieu des fameux « Dégage » on trouve des tags à l’effigie de Facebook. Ici, le réseau social est devenu un réflexe. On ne demande désormais plus les numéros pour se contacter mais directement les profils Facebook.

Un matin de rassemblement devant le théâtre, l’un des manifestant s’égosille devant la police. Son fils est mort pendant la révolution, il réclame justice. « C’est le plus important pour nous, que justice soit faite » m’explique le vieil homme. « Le fils d’un policier a déjà été tué en représailles. Si on n’a pas des procès équitables très vite, le peuple va faire justice lui même. » Ici, il n’y a plus véritablement de police. « Tant que les bavures n’auront pas été punies, tant que les juges corrompus n’auront pas été emprisonnés, on ne respectera ni la police ni la justice », affirme Aymen, jeune lycéen. « Hier, je passais près de la police et j’entends un jeune leur dire ‘sales chiens’, ils n’ont rien fait. Ils lui ont juste répondu ‘Ah bien merci, toi, tu es poli’, auparavant ils l’auraient tabassé pour ça et tout de suite arrêté. D’ailleurs c’est eux qui insultaient les gens comme ça avant. »

La police n’étant plus respectée, des militaires sont postés de part et d’autre de la ville, de façon à rassurer les populations qui craignent une insécurité grandissante. « Cette avenue a toujours été celle des petits trafics en tout genre, que ce soit avant ou après Ben Ali » précise Aymen. « Il n’y a pas plus d’insécurité » conteste Sofiene « il y a juste plus d’informations sur les faits divers. » Avant la révolution, il n’existait pas de véritable chaine d’information, les médias étaient à la solde du gouvernement. Aujourd’hui, la propagande n’existe pour ainsi dire plus et les journalistes se mettent à traiter tous les faits divers «  on a l’impression qu’il y a beaucoup plus d’insécurité, mais c’est juste qu’on en parle plus. Alors il y a sûrement des gens qui diront que sous Ben Ali le pays allait mieux qu’il le tenait mieux, mais c’est surtout qu’il cachait mieux l’info. »

Si tout reste encore à faire, personne ne peut cependant nier l’avancée des libertés. On peut désormais parler de Ben Ali dans la rue sans se faire inquiéter. On peut se rendre à la mosquée à n’importe quel horaire de prière sans se faire assimiler à un groupe radical puis être arrêté. N’importe quel Tunisien peut se vêtir comme il l’entend sans être soupçonné d’appartenir à groupuscule terroriste. Les filles peuvent désormais porter librement le hijab sans craindre de se le faire arracher par les policiers. Cependant, pour palier les reproches de la « montée de l’islamisme » Taieb Baccouche et Habib Essid, respectivement ministres de l’éducation et de l’intérieur se sont accordés pour mettre rapidement fin au débat : « Le port du niqab (voile intégral) est interdit car on ne sait pas qui se cache derrière. » Ils ont cependant autorisé les photos d’identité de femmes portant le hijab, ce qui n’était pas le cas auparavant.

Mais dans cette artère principale de Tunis où les manifestations ont été décisives, le désordre semble s’installer. Des vendeurs ambulants ont élu domicile près de l’avenue, « au départ ils vendaient ce qui avait été pillé dans les magasins qu’on soupçonnait appartenir aux Trabelsi, mais aujourd’hui ils vendent de tout et n’importe quoi », raconte Fatma, étudiante tunisienne. Dans les rues aux alentours, les déchets s’accumulent, obligeant les piétons à marcher sur la route.  « Cela fait un moment que les poubelles ne sont plus ramassées. En fait, avant, ceux qui étaient chargés de ramasser les poubelles le faisaient par intermittence. Il y avait des roulements, on ne pouvait être éboueur que trois mois d’affilé. Puis un jour Ben Ali a décidé d’arrêter ce système, tous ceux qui étaient éboueurs à cette époque ont été contraints de le rester à durée indéterminée. Après la chute du régime, ils ont réclamé d’autres postes et ont refusé de reprendre le travail. » Une rumeur court qu’une entreprise de nettoyage allemande a proposé son aide en attendant de trouver une solution.

Pendant ce temps, non loin de l’avenue, des poubelles sont brûlées laissant émaner une odeur nauséabonde dans tout le quartier. Fatiguée de cette situation, la jeune Fatma préfère ironiser : « Cette odeur c’est pour nous rappeler qu’on n’est toujours pas sorti de la merde… »

Widad Kefti (Tunis)

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