La Tunisie, le pays où le code de la route ne dépasse pas le stade de la théorie. En pratique, le feu rouge est un décor, le rond-point facultatif et les plus cinglés s’aventurent avec leurs véhicules sur les rails du tramway quand la circulation coince.

Je suis quelque part à Tunis, en voiture avec mon pote Brahim, 25 ans, légèrement esquinté du cerveau mais un humour imbattable. Il a évidemment  violé toutes les fondamentaux possibles de la conduite. Entre deux vannes, il me demande si j’ai une heure à perdre. Je sens la connerie de loin. Mais je dis oui. Il me raconte qu’il a fait « une farce ». Les blagues de Brahim ont toujours quelque chose de tragique. Brahim, c’est le genre de type capable de mettre du cyanure dans votre verre, juste pour voir ce que ça fait.

« Tu connais ma voisine Samira ? ». J’acquiesce.  Il me raconte alors son plan. La fête de l’Aïd El Kebir, où les musulmans sacrifient un mouton, approche.  Une tradition très suivie, mais qui coûte de plus en plus cher. Parce qu’il déteste Samira, et accessoirement son mari, Brahim a décidé d’agir. « Je vais leur apprendre à se foutre de Brahim ».  Au téléphone, il  s’est fait passer pour le commercial d’une riche société arabe basée à l’étranger, qui tire au sort « des musulmans du monde entier » pour leur offrir une bête à sacrifier « J’ai dit à cette conne qu’elle avait gagné.  Elle a crié de joie cette radine. Je veux juste voir si elle va venir au rendez-vous que je lui ai donné ». Le rendez-vous, c’est maintenant. Brahim se gare pour admirer le spectacle.

Samira n’est pas là, mais son mari et ses deux fils oui. Ils tournent en rond, scrutent les voitures qui passent. C’est l’extase pour Brahim. Une petite camionnette avec deux moutons à l’arrière s’arrête près d’une petite épicerie. Les trois larrons y voient leur délivrance. Brahim est mort de rire. Même quand le mari met une feinte de coup de poing au pauvre paysan, et que l’un des fils revient avec une corde pour attacher la bête. L’épicier sort. Début de bagarre générale. C’est évidemment le moment choisi par Brahim pour s’esquiver, tandis que le pauvre mari de Samira se confond en excuses. Pour se donner bonne conscience, Brahim,  me rappelle le plus beau coup de crasse que Samira et sa famille lui ont fait.  Là, je me rends compte qu’il est vraiment atteint : « Sa fille lui a ramené un carton plein de boîtes de chocolats suisses. Elle ne m’en a même pas donné une. Qu’ils payent  ces radins, ce n’est que justice». Le Bon.

Petit détour par une boutique informatique, dans la banlieue de Tunis. Je cherche à réparer mon disque dur externe à moindres frais.  J’entre. Le type, plutôt jeune, se contente de me saluer et de me demander la raison de ma venue. C’est bon signe.  Ceux d’avant me juraient que Steve Jobs n’était qu’un simple technicien comparé à eux.  Le couperet tombe vite : 40 dinars. Le bougre a l’air de s’y connaître.  Je cherche quand-même la faille pour négocier, car tout est négociable. Il ne me faut pas plus de deux minutes pour trouver son talon d’Achille.  « T’as des films d’action pour moi? » me lance-t-il. « Qu’est ce qui t’intéresse ? Je t’arrange » lui dis-je.

A ce moment, les rôles ont changé. Et là, bingo : « 25 dinars si tu me ramènes des films inédits de Steven Seagal, Jean-Claude Van Damme et Vin Diesel».  « Surtout Vane Damme ». Juste pour faire la conversation, je lui explique qu’en France, bien qu’il garde une cote monstre aussi, il a la réputation d’être un peu…disons…pas très malin. Là, je vois une flamme dans son regard. Il sort de son comptoir et commence à faire un kata, mimant des gestes violents. Un truc…waw !  Des larmes coulent sur mes joues. Le fou rire. « Van Damme c’est un génie ! C’est le patron » m’explique-t-il plein d’aplomb.

Je sors de la boutique pour reprendre mes esprits, tandis qu’il est déjà à pied d’œuvre sur mon disque dur. Un jeune homme passe devant moi, puis s’arrête  et me dit: « Je ne sais pas qui est venu faire réparer sa pièce mais j’espère qu’il a un autre ordinateur. La semaine dernière il a cassé deux PC.  L’un qui lui a glissé des mains et il a tué le processeur de l’autre.  Son patron va le virer, il me l’a dit ce matin. Il n’en a plus pour longtemps ici ». Je cours dans la boutique reprendre mon disque dur. Trop tard. La brute s’est déjà acharnée.

Le meilleur pour la fin, le Tuco tunisien. J’avais rencontré Iheb  l’an dernier, par le biais de son neveu Hussein.  Iheb, c’est un petit escroc d’une quarantaine d’années, chômeur par choix.  De prime abord, un mec de confiance.  Une bonne présentation, un vocabulaire châtié et une capacité formidable à mentir selon l’interlocuteur. Tantôt dans l’import-export avec les Pays-Bas, tantôt dans l’industrie textile, quand il n’est pas consultant pour une « énorme » entreprise des Emirats.  Sa force, c’est qu’on le croit. En fait, Iheb, c’est le type qui vous emprunte de l’argent et qui ne vous le rend jamais. Il s’attaque à des personnes faibles, qu’il manipule à sa guise. Sauf que tout a une fin. Un soir de septembre, il m’appelle, pour prendre soi-disant de mes nouvelles: « Je suis dans la merde, cette crise m’a mis sur la paille. Mon entreprise de biscuits ne décolle pas. Si tu as de l’argent à investir, c’est un business sûr ». Je feinte l’absence de réseau téléphonique.  Et pourquoi diable Hussein lui a-t-il donné mon numéro ?

En arrivant en Tunisie, ma curiosité légendaire me titille. Je me doute que ses créanciers sont à ses trousses mais je me délecte de connaître tous les détails. J’apprends qu’un comité des « victimes d’Iheb » s’est formé à Tunis début septembre. Je paraphrase ma source : ils veulent leur pognon, et vite. Et apparemment, certains sont devenus taquins.  Mais Iheb, fauché et délogé de son territoire de chasse, a trouvé une énième escroquerie. Il a décidé fin septembre de faire courir la nouvelle d’un accident de voiture gravissime, qui l’a plongé dans un coma profond, espérant susciter l’émoi. Il serait dans un hôpital, dans le sud de la Tunisie (en fait, il se planque lâchement).

Dans le rôle du messager…Hussein, entièrement couvert de bandages et marchant avec des béquilles, accompagné d’un ami (et complice, puisque c’est le concepteur du déguisement), qui tourne avec lui dans les cafés de Tunis, où Iheb a commis ses plus gros forfaits. Hussein se charge de faire enfler la rumeur : Iheb est entre la vie et la mort.  Le lendemain, l’un des créanciers reconnaît Hussein…en pleine forme, après l’avoir vu salement amoché. « J’étais juste sorti chercher du pain. Il me poursuit en voiture.  Je me sauve et me cache. Maintenant, ils me cherchent aussi » me raconte Hussein, condamné à rester devant son écran d’ordinateur, à la maison. Je lui demande quand même pourquoi il a accepté une telle mission kamikaze : «  Mon oncle a juré qu’il me présenterait un producteur de musique. Il a juré ». Comme il m’avait juré qu’il avait une licence de droit privé, alors qu’il ne sait même pas tenir un stylo. Hussein peut rejoindre le comité de victimes car Iheb est le Truand.

Ramsès Kefi

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