« Ahlan ! Ahlan Tafadal !! Bonjour. Veuillez récupérer vos bagages rapidement et passer la douane svp ». Malgré l’heure tardive à laquelle l’avion s’est posé sur le sol libanais, ce n’est pas que de la fatigue que je perçois autour de moi  à l’aéroport Rafic Hariri. Dès mon arrivé à Beyrouth, j’ai tout de suite senti qu’il se passait quelque chose.

Les  douaniers semblent être ailleurs et plutôt concentrés par l’écran de télé posé à côté d’eux. J’ai compris qu’ils suivaient une « actu super chaude » comme on dit dans le jargon journalistique. Je m’empresse de récupérer mes affaires et commence l’investigation. Personnel aéroportuaire, agents de ménage, touristes en escale, des libanais en voyage, tout ces yeux sont tournés vers un des écrans tv de l’aéroport, avec en une la « Claire Chazal » du Liban qui semble dépassée par la situation. Mes quelques notions d’arabe littéraire me permettent de déchiffrer un peu ce qu’elle dit. Elle parle de conflit. La Syrie.

Impossible pour moi de faire le lien avec le Liban jusqu’à ce qu’un  bandeau « En Direct de Beyrouth » s’affiche.  Je comprends que tout est en train de se passer dans la capitale libanaise, à quelques kilomètres de l’aéroport.

Une image caméra figée, celle d’une maison, quelques hommes autour et des sons violents, voila  ce qu’on peut observer devant cet écran télé. Les sons sont de plus en plus violents, ce sont des tirs. Le Liban est réputé pour être un pays où l’on parle très bien le français, on apprend la langue de Molière avant la langue arabe à l’école me dit une libanaise. Facile pour moi de savoir rapidement ce qui se passe : « Oh mon dieu, je le savais que ça allait arriver ! On n’est pas en sécurité en étant les voisins de la Syrie. Dès lors que certains se refugient chez nous, c’était prévisible ce qui est train de se passer là !» Nadiya, a 34 ans elle est libanaise et se rend ce soir à Doha au Qatar rejoindre son mari. En attendant son avion elle est scotchée devant la télé.

Depuis près d’un an, le Liban sert de refuge à des opposants syriens.  Pendant que je discute avec des gens autour de moi, une information nous parvient : il y aurait eu des morts dans les affrontements. Cet épisode alimente les tensions déjà vives. Les combats qui opposent les partisans du mouvement du Futur (dirigé par Saad Hariri, chef de l’opposition) et ceux du Parti du courant arabe ont déjà fait 10 morts.  Les deux formations sont à majorité musulmane sunnite, mais la Syrie les oppose. Le mouvement du Futur soutient l’opposition syrienne, le Parti du courant arabe est du côté de Bachar al-Assad. C’est une des vendeuses d’une boutique de luxe de l’aéroport qui me l’apprend. Avec un français impeccable elle me traduit tout ce qui ce dit à la télévision.

La télévision fait état de deux morts et plus de 18 blessés. La  » Claire Chazal » continue de commenter la situation, elle reçoit en plateau certains spécialistes, le tout accompagné d’échanges de tirs de mitrailleuse, et même de roquettes et le tout en direct. Je vous laisse imaginer l’état d’esprit de toutes les personnes présentes à mes côtés. J’avais l’impression de revivre la mort de Mohamed Merah.

Devant l’aéroport, un groupe de militants pacifistes est réuni. Certains ont apporté des pancartes pour exprimer leur refus de voir le pays basculer une nouvelle fois dans la guerre . « Assalam Aleykoum » qui signifie « que la paix soit avec vous » est inscrit sur le tee-shirt de Emad :  » Ces crises arabes sont contagieuses, ma crainte est que cette crise syrienne s’étend dans mon pays, on a assez souffert, on commence à reconstruire le pays, c’est horrible ce qu’il se passe ce soir ! On prend conscience que certaines personnes avaient raison, en disant que tout allait s’aggraver dans les jours et mois qui viennent. Politiquement,  les libanais sont divisés sur la Syrie, pour un rien ça peut péter ! »

Pour Maryam, professeur de français à Beyrouth et militante pacifiste, c’est trop tard : «  Ce soir le Liban est devenu l’otage du conflit en Syrie. Ces incidents ont transmis un message très clair: ‘le Liban peut exploser à tout moment, ça ne me rassure pas du tout ».

Quel avenir pour le Liban ? Cette question est dans la tête de tous les Libanais. Le pays a été sous tutelle syrienne durant 30 ans, une situation qui laisse des traces. Le Liban est aujourd’hui divisé entre les pro et les anti-Bachar- al-Assad. Cette division peut  entraîner les Libanais dans la guerre. Ce soir, tous ici en ont conscience…

Mohamed Mezerai

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