« Marhaba ! Ah non, bonjour plutôt ! Vous êtes français vous, ça se voit direct ! ». Dubaï. Mall of Emirates. L’un des plus grands centre commercial dans cette petitesse du Golfe. Un vendeur m’intercepte. Ce n’est pas la première fois que je me rends aux Émirats. Mais ce dernier voyage me marque. Par le nombre de Français qu’on y trouve. Et plus particulièrement, les Français de confession musulmane.  Sans avoir forcément du pif, on peut les reconnaître à vue d’œil. Si le vendeur n’utilise pas la langue française quotidiennement, il souligne toutefois : « Ça m’arrive tout de même, c’est tellement cosmopolite ici ! » Comme chez quasiment chaque Français qui s’est installé ici, on peut lire sur son front « je veux vivre ici pour toujours. »

Prenant le pari de la modernité, Dubaï a contribué à véhiculer une toute autre image des pays arabes. Avec un taux affiché de 80% d’étrangers, les Émirats Arabes Unis ont choisi une posture originale : adopter des codes européens tout en se situant en Asie. Et parmi toutes ces nationalités, les centaines de Français installés aux Émirats occupent sans aucun doute une place à part. Dans leur majorité, les Français musulmans qui ont décidé d’y poser  bagage l’ont fait notamment pour concilier travail et religion.

Comme Imaad, avec qui je fixe un rendez-vous pour en savoir plus. Nous nous retrouvons dans un restaurant qui nous est familier, Paul. Très branché à Dubaï. Imaad débarque en djellaba blanche, la tenue traditionnelle du vendredi, jour de prière. « Si tu m’avais donné rendez-vous en France, tout le monde m’aurait regardé bizarrement ! Ici, cela ne gêne personne, c’est même normal. Et tout le monde n’est pas comme moi ». À sa gauche, deux filles, typées anglaises : «Elles sont en mini-jupe, assises, personne ne les embête et nous ça ne nous gêne pas. Souvent les gens pensent qu’ici c’est burqa ou rien, mais ils se trompent… » Qu’importe. Les 300 ou 400 Français d’origine maghrébine qui se sont posés aux Émirats ces dernières années l’ont fait pour différentes raisons. Ils travaillent dans des banques (parfois en section finance islamique), dans la vente, dans des enseignes comme Carrefour qui ont fleuri grâce au boom qu’ont connu les Émirats dans les années 2000. Ou au sein de compagnies aériennes tel que Emirates.

Issu d’une famille d’origine algérienne de la région parisienne, Imaad, 32 ans, s’est installé fin 2005 à Dubaï. Avec son épouse qui l’a rejoint, ils logent dans une résidence moderne de la ville, où les mosquées côtoient les plus beaux hôtels du monde. « Je tenais à pratiquer pleinement ma religion sans avoir à me cacher, comme je l’ai fait pendant des années. À Paris dans mon ancien boulot, je m’enfermais dans mon bureau pour prier, raconte-t-il. Quand une connaissance m’a parlé de ce poste, sans réfléchir j’ai foncé alors que je venais à peine de me marier. J’appréhendais la réaction de ma femme qui m’a soutenu malgré des débuts difficiles. » Ici il peut jeûner « dans une ambiance exceptionnelle, manger halal partout et faire mes ablutions ailleurs que dans les toilettes », dans des Prayer Room. On les trouve un peu partout dans la ville : centres commerciaux, entreprises… À l’évocation de la France,  Imaad n’exprime aucun regret.

Vendeur pendant dix ans aux Galeries Lafayette, Mohamed B., 30 ans, est un expatrié qui a fui la galère. Il  est venu a Dubaï après avoir subi une discrimination à l’embauche. « Après mes dix années passées aux Galeries, j’ai voulu changer, sur un coup de tête. J’avais envoyé plusieurs candidatures à  plusieurs grands magasins parisiens avec mon prénom, Mohamed. Je n’ai pas obtenu une seule réponse. J’ai alors décidé d’en adresser deux autres, en indiquant un prénom français. Immédiatement, j’ai décroché deux entretiens », se souvient-il, amer.

Pour ce Français musulman non-pratiquant et « parfaitement intégré » comme l’on dit, le coup fut rude. « Je ne voulais pas croire à ce genre de discriminations. Je pensais que c’était faux , que ceux qui disaient ça étaient tout simplement des gens qui avait la flemme d’aller bosser». Sur les conseils d’un ami, Mohamed envoie alors son CV à l’ambassade de France à Abou Dhabi. Ce qu’il n’a pas trouvé en France, il le trouvera à Dubaï. Ironie du sort, il monte en grade dans la même enseigne. Il est aujourd’hui directeur des ventes et gère l’ensemble du service textile aux Galeries Lafayette-Dubaï. Cerise sur le gâteau, « avec mes diplômes français, mon salaire s’aligne sur les salaires européens ! »

Certains des Français rencontrés durant mon séjour n’ont pas totalement fait une croix sur la France. C’est le cas de Dalila, jeune française d’origine marocaine. Cette assistante de direction dans une compagnie d’assurance compte bien faire de ses années passées dans le Golfe arabique une valeur ajoutée pour son CV.  Reste que pour la majeure partie des expatriés,  un retour dans l’hexagone est peu probable. Le climat, le confort,  le cadre de vie, le salaire, et surtout la liberté de pratiquer sa religion, l’emportent.

Mohamed Mezerai

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