Une femme intégralement voilée passe près de la gare de Tunis. Toute de noire vêtue. Une jeune fille soupire. Elle esquisse un geste de dépit, tandis que le jeune homme qui l’accompagne marmonne quelque chose. Je décèle un mot sur deux. « Dieu, honte, bizarre. » Je décide de m’approcher : « Le danger, ce n’est pas Ennahdha, mais ceux qui se sont lancés dans la surenchère religieuse, comme s’ils avaient quelque chose à prouver. » Scène identique sur l’avenue Habib Bourguiba, en plein centre-ville. Le niqab d’une femme provoque quelques commentaires sur la terrasse du café où je suis attablé, dont ceux de Samia, la trentaine, voilée et vendeuse dans une petite bijouterie de la capitale : « Ce n’est pas nous ça. Dieu n’a pas crée la femme pour qu’elle se cache. En plus le noir, c’est d’une tristesse… »

La chute de Ben Ali a marqué la fin du flicage systématique, et surtout, de la mainmise du pouvoir sur les habitudes des Tunisiens. Le pan religieux n’y déroge pas. « Il est désormais possible de pratiquer sa religion sans être traité d’intégriste, mais pendant tout ce temps, Ben Ali a fabriqué des extrémistes » m’explique Samia. Son mari a souvent été « embêté » par la police, pour cause d’assiduité à la prière du matin, synonyme alors de fanatisme. « La dérive me fait peur » renchérit la jeune femme, qui arbore un autocollant du parti Ennahdha sur la batterie de son téléphone portable. La dérive, c’est l’importation d’un modèle religieux étranger à la tradition tunisienne de modération, que Ben Ali a confisqué, privant les Tunisiens, notamment les plus jeunes, d’une autorité religieuse à même de transmettre l’héritage. « Beaucoup pensent que ce sont les Arabes du Golfe, ou les Pakistanais qui sont dans le vrai. Là-bas, ils considèrent la femme comme un bien, pas comme un être humain. Ça, la religion l’interdit et Ennahdha devra le dire au peuple » conclut Samia.

Dans sa campagne, Ennahdha s’est d’emblée présenté comme un mouvement islamiste modéré, et surtout, tunisien. Un parti politique à part entière, certes conservateur, mais se défendant de vouloir chambouler les mœurs. Amel s’assied exactement au même endroit que Samia, juste en face de moi. Je l’aborde. Cette étudiante en littérature m’avoue qu’elle n’a pas voté. « J’hésitais entre deux partis, puis trois au moment d’aller au bureau de vote. J’ai fait demi tour. » Les islamistes ne faisaient pas partie de ses options, même si elle estime qu’ils méritent leur victoire, et qu’il faut les soutenir pour construire, sans tomber dans la contestation inutile. Elle exprime pourtant sa crainte pour les femmes, « le problème, c’est qu’il y a plusieurs courants à l’intérieur d’Ennahdha, dont beaucoup d’ultra-conservateurs qui se cachent derrière les modérés et qui n’ont pas du tout les mêmes idées pour nous, les Tunisiennes. »

Elle me montre du doigt un homme, portant une barbe longue et un bermuda beige, et celle qui est visiblement sa femme, entièrement vêtue d’un Jelbab noir, arborant des gants pour cacher ses mains. « J’attends qu’Ennahdha prenne position pour l’égalité pour pouvoir leur faire confiance. » Samah, la copine d’Amel nous rejoint. Elle écoute brièvement notre conversation, puis nous coupe : « La priorité, c’est l’éducation. Depuis des années, notre système produit des diplômés, mais qui n’ont aucune culture. Et nous en temps que femmes, on ne doit pas se laisser faire. » Samah travaille dans un centre d’appels, bien que diplômée en droit. Beaucoup de ses collègues se sont voilées après la révolution. Un regain de religiosité, qu’elle tempère : « Elles viennent maquillées, en talons et avec du vernis. Je suis pratiquante, pas voilée et beaucoup moins vulgaire. Car certaines d’entre-elles se sont voilées par mode, et ne font même pas la prière. Quand je me voilerai, ce sera pour Dieu, pas pour le regard des gens. »

Dans un français impeccable, elle jure que la victoire d’Ennahdha est un danger pour la Tunisie, quelques mois seulement après la Révolution. Pas pour la démocratie, plutôt pour la société, « tout le monde a une barbe ou un voile, tout le monde va à la mosquée, tout le monde est pieux. Maintenant, on dirait qu’il y a un modèle de foi. » Elle me raconte sa mésaventure dans un taxi, et les remarques du chauffeur sur sa tenue, « un peu trop déshabillée. » Celles aussi de certaines de ses amies, « devenues saintes du jour au lendemain », ou le regard de cette femme en Jelbab dans le métro, « qui me regardait comme si je devais m’excuser de ne pas être habillée comme elle. » Amel acquiesce. Puis nuance : « Le peuple exprime sa frustration. C’est le début. Il faut nous donner du temps. Après tout, on ne sait pas c’est quoi nous, la liberté. »

Ramsès Kefi

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