Le 16 décembre dernier, dans un bus de New Delhi, une jeune étudiante kinésithérapeute de 23 ans et son petit ami de 28ans, rentrent du cinéma. Dans le bus, la sortie tourne au drame. Ils étaient allés voir L’odyssée de Pi. Ils ont ensuite pris un rickshaw, le triporteur destiné au transport de personnes, jusqu’à un endroit très fréquenté, puis sont montés dans un bus privé. Son destin se voit alors tragiquement bouleversé. La jeune fille est victime d’un viol collectif, agressée sexuellement avec une barre de fer rouillée par six hommes ivres, elle est ensuite battue à mort. Son petit ami, qui a essayé en vain de la défendre, sera passé à tabac. Après le viol et les coups, ils ont été déshabillés et jetés hors du bus, nus dans le froid.

Grièvement blessée, la jeune fille est transférée à l’hôpital Mont Elisabeth de Singapour. Pendant deux semaines, elle lutte contre la mort et ne cesse de répéter qu’elle veut vivre aux policiers qui l’interrogent. En vain, elle succombe à ses blessures le 28 décembre dernier.

La jeune étudiante, qui n’est qu’une victime de la violence faite aux femmes parmi tant d’autres (une nouvelle affaire de viol collectif dans un bus vient d’éclater en Inde), est devenu un symbole dans un pays où les agressions sexuelles sont courantes. Delhi détient le triste titre de capitale du viol. Dans les jours suivant, l’annonce publique de l’agression, les manifestations se sont multipliées, encadrées principalement par des étudiantes et étudiants issus de la classe moyenne. Et la communauté indienne, vivant à l’étranger, s’est aussi mobilisée.

Ce samedi 12 janvier 2013, c’est une jeune étudiante de l’Université de Paris 1 à Panthéon-Sorbonne, nommée Riddhima Mohan, qui a organisé avec quelques amis une marche silencieuse a Paris. L’information a circulé via Facebook et la manifestation a rassemblé une centaine de personnes. Une marche qu’elle veut « en mémoire de l’étudiante indienne violée à New Delhi et en mémoire de toutes ces autres femmes tamoules et indiennes violées ».

Ce fut un hommage fort et émouvant, tout âge, nationalité et sexe confondus. La marche s’est déroulée dans le respect, à la mémoire de la victime, dans le silence. Les mots sont écrits, ils ne sont pas scandés. Sur les pancartes, l’on pouvait  lire « La faute aux violeurs et non aux femmes » ou encore « Arrêtons la violence envers les femmes et la discrimination ». Hommes et femmes étaient munis d’une bougie. Arrivés à la Bastille, elles ont été allumées et Raddhima a prononcé quelques mots.

«Aujourd’hui,  nous sommes réunis pour la mort de Jyoti Singh Pandey. Elle avait 23ans, c’était une fille normale, comme vous et moi. Et un jour, elle s’est faite agresser et n’en est pas ressortie vivante. Cette histoire, c’est l’histoire de centaines d’autres femmes en Inde. Toutes les 20 minutes, l’une d’entre elles est victime de viol, toutes les 66 minutes, un enfant de moins de 10 ans est victime d’infanticide. Et hélas, nous pourrions encore épiloguer sur les centaines d’autres victimes de la République du Congo, ou des femmes tamoul décimées, et de la condition des femmes dans le monde. Cette marche, nous la dédions non seulement à Jyoti Singh mais aussi à toutes les femmes victimes de viol. Les choses commencent enfin à bouger. Ensemble, nous y arriverons. Que justice soit faite. Merci à tous.»

L’homme à mes cotés, a l’air triste et reste silencieux. Il tient une bougie allumée, son regard est lointain. Ce vieux Tamoul m’a pourtant parlé. Pour être plus exacte, il s’est confié. « Cela m’effraye et me dégoute. J’ai peur pour mes filles, je m’inquiète pour le devenir de toutes les filles d’Inde et d’ailleurs. Quel horrible crime, comment peut-on…. Quelle image honteuse de l’Inde renvoie-t-on? Le monde peut parfois se montrer noir et cruel. Heureusement qu’il existe de ces hommes et femmes qui s’activent pour faire changer les choses comme Raddhima ».

Une femme aussi âgée que lui, lui demande du feu de sa bougie pour allumer la sienne. Cette femme, c’est Josée, retraitée, française. Si elle est venue aujourd’hui, c’est parce qu’elle est scandalisée. « Je suis venue marquer mon indignation. Je suis horrifiée par ce qui se passe dans le monde! Et de voir à quel point la condition féminine est balafrée. Un viol, partout dans le monde reste le même, il n’y a pas de différence en nature, mais il y a une différence en nombre. Voyez-vous, jeune fille, je suis une ex militante du MLF des années 70. Je suis féministe et je le resterai toute ma vie. Je n’ai pas l’assurance que ma présence changera les choses, mais ce dont je suis sûre, c’est que rien ne bougera tout seul. »

Indignées, elles le sont aussi les jeunes filles agrippées à leur bannière en face de moi. Sur la pancarte en anglais et verso français, on lit: « Ne dites pas à vos filles de ne pas sortir. Dites à vos fils de ne pas les violer ». Émues, elles finissent par parler. Kasthury et Senthury (24 et 26 ans) sont étudiantes à Paris. « Nous sommes ici dans l’espoir qu’un jour, il en soit fini de cette barbarie, soutient Kasthury. C’est plus que du féminisme ! C’est lutter pour la condition humaine! Ces actes horribles, des enfants en sont aussi victimes. C’est atroce ». « Il faut des peines plus lourdes! Seulement 10 ans,  c’est choquant! Je suis contre la peine de mort, renchérit Senthury. Il faut une punition psychologique, faire comprendre qu’ils ont commis un crime! C’est trop facile de les tuer.» Mais Kasthury n’est pas d’accord : « Moi aussi je suis contre la peine de mort, mais la surmédiatisation de cette tuerie pourrait porter ses fruits. Si l’état les condamne à la pendaison, alors peut être qu’il enverra un message fort, tellement violent qu’il marquera les esprits ».

Le rassemblement touche à sa fin. On commence à serrer des mains, à discuter encore un peu. Puis un au revoir pour certains, pour d’autre un adieu. Un petit groupe continu de débattre. Comment a réagi le gouvernement Indien? « Mal ! », proteste Leila, 19ans. « Ce ne sont que des belles paroles, ils ont pris l’affaire au sérieux pour éviter les émeutes. Deux jours après, une jeune fille a mis fin à ses jours après qu’un officier a tenté de la convaincre de se marier avec un de ses agresseurs ». Agathe ne partage pas cet avis, « certes, la réaction de l’état est bof. Mais si par la suite, des gens prennent la relève, luttent pour cette cause, font changer les choses, alors ce sera un grand pas en avant ».

Jasmin Nahar

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