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Je donne rendez-vous à mon papa pour qu’il me parle du 17 octobre 61 parce qu’on en dit rien dans les livres scolaires.  J’ai cependant découvert assez tôt cet événement tragique et douloureux de l’histoire qui lie la France à l’Algérie à travers l’œuvre de Didier Daeninckx «Meurtres pour mémoires », que je vous conseille.

Le rendez-vous avec père a lieu à la brasserie l’Européen, en face de la gare de Lyon, l’endroit où mon géniteur a pris son premier café en arrivant en France. « Alors, benti (ndlr : ma fille, en arabe), me dit-il, toujours à vouloir comprendre ce que les autres n’ont pas réussi à comprendre ? ». « Mais non c’est pour un article, papa, je réponds, raconte-moi ce qu’il s’est passé le 17 octobre 1961 ? ».

 

Il se met à table : « Tout a commencé à Nanterre, dans les bidonvilles et aussi à Levallois-Perret. Les Algériens de France voulaient se bouger comme leurs frères au pays qui combattaient le colonialisme. A cause du couvre-feu que les autorités avaient imposé aux Algériens, une manifestation a été organisée en plein cœur de Paris pour protester. Je tiens quand même à préciser que cette manifestation se voulait absolument pacifique. D’ailleurs les enfants et les femmes se devaient d’y participer. »

Pour me laisser le temps de prendre des notes, papa sirote lentement son café, puis reprend : «  La  rumeur d’une manifestation d’Arabes a vite fait le tour de  Paris dans les heures qui ont suivi. Les policiers ont fermé les portes de la capitale  aux banlieusards. Sauf que des Algériens parisiens il y en avait, et des banlieusards algériens ont quand même réussi à rentrer dans Paris. On s’est rassemblé un peu partout : Grands Boulevards, Saint-Michel et aussi la place de l’Etoile. »

 

Plus son récit avance, plus la voix de papa devient fébrile :« Benti, malgré le caractère pacifique de la manifestation, les policiers ont quand même ouvert le feu, des manifestants me l’ont raconté le soir même, tout a déraillé à ce moment là. Selon eux, des gens se sont écroulés dans les rues de Paris, des corps ont été jetés dans la Seine m’ont raconté d’autres, et des hommes ont été torturés au bois de Vincennes. J’ai un copain qui se trouve à Alger maintenant, il est  paralysé depuis ce jour-là. »

 

Soudain père s’énerve un tout petit peu : « Les Français ont raconté ces événements à leur sauce ! Quand c’est la guerre, la France oublie ses Droits de l’Homme. Pourtant c’était en partie  pour ses droits là que les Algériens ont manifesté, on a trop souffert de ne pas en avoir.»

 

A l’époque, papa était jeune et il habitait dans le XIIeme. Il a vécu les événements de près. Il sait aussi qu’il ne faut pas mettre tout le monde dans le même sac : « Il faut le dire, c’est important, des Français ont pris la défense des manifestants. Des journalistes présents dans le métro ont témoigné de ces événements. »

Aujourd’hui, c’est le cinquantenaire du 17 octobre, qu’attend papa de cette commémoration ?  : « Les Algériens n’attendent pas de reconnaissance.  Juste qu’ils arrêtent de falsifier l’histoire, et qu’ils arrêtent de faire des leçons de morale. »

Iymen Mani.

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