Lorsque nous décidâmes, Inès et moi, de passer une partie de l’été à Istanbul, les avis de nos proches reflétèrent l’ambivalente identité de cette cité qui par trois fois déjà changea de nom. « Prévoyez des pantalons et des manches longues sinon vous ne verrez aucune mosquée, ils ne vous laisseront pas entrer » nous prévient un ami alors qu’un blogueur  nous conseille déjà « les meilleures boites d’Europe, vous devez absolument allez à Taksim ».

Fidèles à nos valeurs sancto-dionysiennes c’est en tongs, short et robe à fleurs que nous débarquons à l’aéroport Ataturk. Que les touristes qui ne sont pas familiers avec les sourcils broussailleux de cet étrange personnage se rassurent, un séjour de six heures en Turquie suffira amplement à faire la connaissance du « Turc-père ». Du tableau de bord du dolmus (taxi collectif) aux portes et fenêtres des maisons stambouliotes, l’icône de la révolution nationale turque est omniprésent, faisant pâlir d’envie De Gaulle, Napoléon et autres aspirants à la postérité.

Après plusieurs heures passées à flâner dans les rues de la ville, une profonde frustration s’empare de moi. Pour la première fois vais-je me résigner à admettre que la description de six paragraphes du Lonely Planet de la Fnac de Rosny 2 a épuisé l’âme de cette cité ? Suis-je au cœur du carrefour des continents, où deux cultures se croisent et se mélangent dans le meilleur des mondes ?

L’Occident est là, présent dans les clips-vidéos que les clients des cafés aperçoivent du coin de l’œil ou dans les grandes enseignes de prêt-à-porter. Mais l’Orient te rattrape au Grand Bazar, lorsque, entre deux imitations Gucci tu captes la fragrance d’un Beyti Kebab doré à souhait. D’un çay (thé) à l’autre nous nous perdons de plus en plus dans la ville, avant de nous rendre compte que l’anglais au yaourt qui berçait nos oreilles a fait place à une cacophonie de turc et d’arabe.

Une fois sortis du quartier touristique, ce qui nous frappe le plus est l’extraordinaire segmentation de la ville. Chaque quartier a son secteur d’activité : après avoir déambulés, dubitatifs, devant d’innombrables étals de ferronniers, de cordonniers puis de potiers nous débarquons pour le plus grand bonheur d’Inès dans ce qui semble être un bazar/centre commercial pour femmes où je suis le seul homme. Littéralement. Car Istanbul est aussi très segmentée sexuellement parlant, les segmentations évoluant et s’inversant en fonction des heures de la journée.

Cette division se ressent dans l’attitude des gens comme nous l’avons appris à nos dépends en faisant mes emplettes de chemises Rolph Lauroun et autres polos Lacoustes. En plein milieu d’une rue dont la concentration en testostérone renvoie le vestiaire du XV de France à un goûter entre filles, Inès me saisit la manche : « il y a un mec qui nous suit ». Je m’arrête immédiatement et me retourne. En fait d’une personne, je me rends compte qu’une vingtaine de personnes la suivent… du regard. Après plusieurs faux arrêts, demi-tour et regards en biais, je réalise qu’un homme nous suit bel et bien, les yeux rivés sur son téléphone qu’il tient à hauteur de ceinture. Le voyant rouge ne fait pas de doute, nous venons de surprendre un jeune réalisateur amateur en plein tournage.  Le prochain achat de la journée sera une jupe longue pour Inès.

Loin de nous laisser décourager par cette mésaventure nous terminons notre tour des mosquées stambouliotes qui rivalisent de splendeur et de majesté.  Les derniers jours de notre séjour sont l’occasion de nous rendre dans les quartiers modernes de la ville. Les accents français des étudiants de l’université Galatasaray et les grandes enseignes nous immergent dans un style de vie auquel nous sommes beaucoup plus familiers. D’une rive à l’autre de la Corne d’or, du coté européen de la ville donc, les différences sont visibles à l’œil nu. Ici les couples s’enlacent sur la voie publique, font du shopping ensemble, la concentration de femmes voilées est nettement inférieure, les voiles se faisant plus variés, plus coquets. La clientèle des magasins de Istiklal Caddesi (l’avenue commerçante de la ville) me fait parfois penser à ses héroïnes de sitcoms turcs, déchirées entre modernité et tradition, achetant de magnifiques foulards assortis à leur tenue d’été, comme ces femmes voilées qui, la veille, se réunissaient pour acheter des dessous affriolants bien cachés sous leurs robes traditionnelles.

Si carrefour il y a, c’est un carrefour capricieux. Un de ses carrefours où les automobilistes ne se regardent pas, ne se parlent pas et poursuivent leur route chacun de leur coté. Parfois, les feux tombent en panne et alors c’est le choc, la rencontre. Trop peu souvent, certains prennent le temps de sortir des chemins battus et d’aller rencontrer l’autre. Dans les rues trop peu de femmes maquillées et habillées à l’occidentale accompagnent leurs amies choisir une djellaba et un foulard. Comme par pudeur, les deux sociétés s’ignorent, tout en sachant que l’autre existe.

Mais pour nous il est temps de prendre le bus et de rejoindre en dix-sept heures le sud du pays, où nous parlerons Europe, religion et tortue à qui voudra bien nous entendre. A suivre…

Rémi Hattinguais

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