Disparus, la guerre invisible de Syrie dévoile la part d’ombre du régime de Bachar Al-Assad. Cette enquête a été réalisée par Sophie Nivelle-Cardinale et Etienne Huver. 
Sa carrière dans les médias, Étienne l’a commencé en radio. Aux informations générales de RTL, plus précisément. Pendant treize ans il enquête et rapporte en format court, des faits divers qui touchent de près ou de loin à la police, la justice. Il fait même quelques voyages à l’étranger en fonction de l’actualité. A 35 ans le journaliste a envie de changement « J’en ai eu un peu marre en radio du format court, le métier était en pleine mutation avec internet… j’ai eu envie de productions un peu plus ambitieuses ». Esquissant un sourire mi-gêné, mi-satisfait, il se sent plus épanoui maintenant qu’il est freelance, « j’essaye de faire des sujets qui me plaisent et de les proposer aux rédactions qui sont susceptibles d’être intéressées ». Des déplacements, le journaliste en a effectué énormément les années passées, « ces derniers temps j’ai fait essentiellement de l’étranger… en 2012 je suis parti au Kurdistan irakien puis en 2013 en Centrafrique ». Son quotidien extraordinaire pour la plupart des Français, Étienne en parle naturellement.
Certains reporters rêvent leur première expérience en zone de conflit spectaculaire, le journaliste en parle en plaisantant, « c’était en 2003, j’étais au Kurdistan irakien, on est resté planqué pendant six semaines sur la présumée ligne de front c’était le bordel, on avait pas prévu les attaques américaines vers le sud : il ne s’est rien passé chez nous ! J’ai fini par repartir via l’Iran, sans avoir été à Bagdad ! ». En janvier 2014 il décide avec Sophie Nivelle-Cardinale de travailler sur Disparus, la guerre invisible de Syrie.
Le conflit syrien est extrêmement difficile à raconter de l’intérieur 
IMG_9704Tous les deux sont déjà passés clandestinement en Syrie dans des endroits différents. Sophie a été sur le front à Alep et lui à Azaz lors d’une opération calibrée quand l’EI a abandonné la ville. Pour le documentaire ils ont travaillé dans des pays limitrophes, « le conflit syrien est extrêmement difficile à raconter de l’intérieur, on a eu envie de rapporter des histoires… mais c’est quasiment impossible à faire sans danger. Grâce aux vidéos amateurs, les Syriens relayent l’actualité en permanence par internet ». L’angle du reportage s’est littéralement imposé à eux. C’est en échangeant sur leurs interrogations et leurs souvenirs de terrain qu’ils ont tenu à enquêter. « J’étais à une manifestation à Kameshli, en septembre 2012, des jeunes se faisaient arrêter, les familles restaient là à se demander où on emmenait leurs gamins et combien de temps ils resteraient prisonniers. J’ai eu connaissance de rapports d’ONG sur des disparitions. Ces gens disparaissent et ne réapparaissent pas. Sophie a vu la même chose à Alep et s’est posée les mêmes questions que moi. On a alors cherché à retrouver les familles des disparus puis les photos de César sont sorties peu de temps après ».
C’est à partir d’histoires de terrain comme la manifestation anti Bachar Al-Assad de Kameshli qu’ils ont commencé à enquêter. Ces disparitions étaient liées au régime syrien et orchestrées par la police secrète : les Moukhabarat.
Faire confiance face à la caméra 
Le fait de ne pas avoir enquêté en Syrie n’a pas été un handicap pour les journalistes « on n’aurait pas ramené plus d’infos qu’aujourd’hui, car la majorité de nos témoins sont en exil maintenant ». La difficulté majeure pour eux a été le rapport de ces hommes et femmes blessés avec la caméra, « en télé soit on est face caméra soit caché et anonymisé, comme l’un des témoins de l’équipe César dans le documentaire qui n’a pas voulu témoigner à visage découvert ». César est un ancien photographe de la police militaire syrienne qui a fait sortir entre 2011 et 2013 des archives d’Assad, plus de 45 000 photos et documents sur la réalité des emprisonnements et tortures infligées aux « disparus » par le régime.
Le refus de témoigner ne peut que sembler normal quand on sait que l’homme en question a encore de la famille à l’intérieur du pays. « Le risque c’est que des Moukhabarat viennent les trouver chez eux et les arrêter, mais ça peut leurs arriver dans tous les cas sans témoigner. Ceux qui ont des proches en Syrie ont peur pour eux et refusent souvent ».
Pour instaurer un rapport de confiance avec les témoins, Étienne parle d’un travail de longue haleine « la difficulté n’était pas de retrouver les gens concernés, mais de les faire parler, on a fait des heures d’entretien… on revenait parfois les voir plusieurs jours d’affilée… on calait même des rendez-vous à trois heures du matin entre deux avions avec l’aide de traducteurs, pour ne pas passer par le téléphone ou les mettre en danger ». Du fait de la surveillance policière du régime, la peur de la délation est omniprésente en Syrie, « il peut y avoir une méfiance envers les traducteurs syriens de la part des témoins on a quelques fois du prendre un traducteur étranger pour qu’ils n’aient pas peur d’être dénoncés au régime ». Dans le documentaire, la volonté des rescapés du système syrien pour témoigner est un cri de désespoir, « les gens en Europe ne savent pas ce que c’est, ils parlent de Daech, mais il faut qu’ils sachent ce qu’il se passe avec le régime, ce que Bachar fait à son peuple ».
Étienne et Sophie ont également interviewé Mounir al Hariri ancien brigadier général de la sécurité politique du régime. Cet homme a eu des responsabilités chez les Moukhabarat. Des témoins comme lui sont nécessaires pour connaître la part d’ombre du système « au bout d’un moment ils avouent que ça a été trop loin », rapporte Étienne. Le journaliste précise que l’on n’aborde pas évidemment une victime comme un bourreau ou quelqu’un du régime. Comment faire parler un bourreau dans ce cas ? « On y va avec des pincettes, il faut le mettre en confiance… mais pour quelqu’un du régime : montrer une certaine fermeté est essentiel, il faut s’affirmer quand on pose les questions et bien montrer qu’on n’est pas leurs amis et qu’on ne les juge pas, que ce n’est pas notre rôle. »
Victoire Chevreul
Disparus, la guerre invisible de Syrie, réalisé par Etienne Huver et Sophie Nivelle Cardinale sera diffusé sur ARTE le 3 novembre à 22h55.
 

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