S’il est un sujet que j’appréhendais avant d’arriver à Jérusalem, c’est certainement celui-ci. La rencontre avec ces familles qui ont fait la « une » des médias lors de leur expulsion de leur domicile en avril dernier. Elle se prénomme Sharihan Hannoun (photo), et elle est très certainement l’une des Palestiniennes les plus connues dans Jérusalem. Elle et sa famille vivent en effet depuis plusieurs années une situation des plus complexes.

« Pendant l’occupation de la Cisjordanie en 1967, l’UNRWA* proposait aux réfugiés palestiniens d’échanger leur carte de réfugié (carte précieuse pour eux car elle leur garantissait leur droit au retour, et leur permet de bénéficier d’une aide de l’ONU) contre une maison. » Ce que la famille Hannoun accepta. Ils se virent ainsi remettre les clefs d’une maison à Sheikh Jarrah, un quartier de Jérusalem-Est.

A l’époque, ce terrain appartenait à la Jordanie, mais pour tous les territoires faisant partie de l’empire ottoman jusqu’en 1920, le cadastre se trouvait à Istanbul. On peut appréhender les étapes les étapes du conflit israélo-palestinien à travers l’histoire de cet acte de propriété. Sharihan, étudiante en psychologie, raconte avec précision chacune de ces étapes, qu’elle n’a pourtant pas pu vivre, puisqu’elle a 20 ans. « Notre maison a été construite en 1958, mais en 1971, l’Etat d’Israël affirme qu’il s’agit d’une de leurs propriétés. A l’époque, nous avions confié l’affaire à un avocat israélien, qui avait passé un accord avec une association israélienne sans que nous le sachions. Il lui avait accordé le statut de locataire à vie. Nous avons donc changé d’avocat mais c’était trop tard. »

Il faut préciser que les actes de propriétés se trouvant en Turquie, la famille Hannoun a du entreprendre de lourdes démarches administratives pour récupérer ce document. « Nous nous sommes rendues à deux reprises à Istanbul, une première fois on nous a affirmé que le document avait disparu, qu’il était beaucoup trop vieux pour qu’on puisse le retrouver, puis une seconde fois, alors que les relations entre Israël et la Turquie étaient un peu moins étroites, le document avait miraculeusement réapparu et nous a été remis. »

Bien qu’ayant en leur possession tous les actes de propriété, le tribunal donne raison à l’association israélienne, estimant que bien que propriétaires, les Hannoun n’étaient pas considérés comme locataires à vie. Cette même association étant locataire d’une plantation d’oliviers proche de la maison, le terrain devait leur revenir. La famille reçoit donc son avis d’expulsion mais refuse catégoriquement de quitter son logement. S’en suivront des années de menaces d’emprisonnement, mais la famille refuse de vider les lieux.

« Il était hors de question que nous quittions notre maison, elle était à nous et nous n’allions pas nous laisser faire aussi facilement », affirme Khawla Hannoun, la mère de Sharihan, ajoutant « la pression était très dure car chaque soir nous nous endormions en ne sachant pas ce qui allait nous arriver pendant la nuit. Mon fils dormait avec son cartable de peur que l’armée ne vienne dans la nuit et de ne pouvoir aller avec ses affaires à l’école ».

Le jour tant redouté par la famille Hannoun arriva en 2002 : « Ils sont venus au milieu de la nuit, nous ont mis dehors sans nous laisser prendre nos affaires », se remémore Sharihan avec un regard impassible. Après avoir passé une année entière dans la rue, les Hannoun décident de louer une autre maison. Ils ne s’avouent pas vaincus, font appel à la première décision de justice, et en 2006 le tribunal rend le jugement suivant : « Il décide que la maison n’appartient à personne mais qu’elle revient aux premiers habitants », explique la jeune fille.

Les Hannoun peuvent alors rentrer chez eux, sauf que l’avocat commet une erreur grave : il n’obtient pas le papier officiel du jugement, un nouveau procès aura donc lieu pour déterminer encore une fois qui sont les propriétaires de la terre. On en vient aux moments les plus douloureux du récit. Stoïques, Sharihan et sa mère racontent dans les moindres détails les pressions que leur famille ont ensuite subies.

« Lorsqu’on nous demande de remettre les clefs de la maison en 2008, mon père refuse et est emprisonné pendant trois mois, mon grand-père âgé de 88 ans a, lui, été enfermé chez lui par l’armée israélienne. On nous a menacés de nombreuses amendes, au départ, on nous a demandé 15 000 dollars. A la fin, on a reçu un ordre d’expulsion assorti d’une menace de prison de longue durée, plus une amende de 50 000 dollars, plus 50 000 shekels, 150 000 dollars, ce qui est juste impossible à payer. »

Refusant une nouvelle fois de quitter leur maison, la famille fait appel à une association internationale (ISM International Solidarity Movement), groupe dont une des membres, Rachel Corrie, a péri en 2003 sous les assauts d’un bulldozer de l’armée israélienne, celle-ci affirmant n’avoir pas vu la jeune femme avant l’instant tragique.

L’association envoie donc des bénévoles se relayent durant cinq mois chez les Hannoun afin de les protéger, Tsahal étant un tantinet plus conciliante lorsque des « internationaux » sont présents. Mais l’expulsion a quand même eu lieu. « Il était 4h30 du matin, environ 500 policiers entouraient notre maison. Une vingtaine sont entrés, ont d’abord fait sauter la porte que je me suis prise en pleine face. Ils nous aspergés de gaz lacrymogènes et m’ont jetée dehors alors que j’étais en short. Ils ont braqué mes petits frères, les ont frappés et les ont également jetés hors de la maison. Ma mère s’est réveillée avec cinq soldats qui la braquaient, l’ont tirée par les cheveux et l’ont mise à la porte, pieds nus. En sortant, elle a marché sur les débris de verre des vitres que les soldats avaient cassés », rapporte Sharihan, toujours aussi calme.

Sa mère poursuit le récit : elle affirme que les soldats ont tout détruit dans la maison, en plus de s’être servis dans leur frigidaire. « Ils s’en sont ensuite pris aux internationaux qui étaient là. Ils les ont roués de coups, leur demandant ce qu’ils faisaient là, et leur expliquant qu’ils n’avaient pas à se mêler des affaires d’Israël, que ça ne regardaient qu’eux. »

Quelques heures plus tard, des colons israéliens occupaient la maison avec tout leur mobilier. La famille Hannoun a aujourd’hui interdiction de s’approcher à moins de 100 mètres. Elle s’était auparavant installée en face de sa maison, dans la rue. Elle y est restée durant 92 jours, avec des voisins et des amis solidaires de leur cause, mais elle a été menacée s’expulsion de Jérusalem.

Aujourd’hui les membres de cette famille vivent à l’entrée d’une maison voisine, sous une tente. Les enfants dorment dans une voiture car les nuits sont assez fraîches. Quant à Sharihan, elle dort sur les bancs de la fac, histoire de ne pas être en retard le matin. Il faut néanmoins préciser qu’étant propriétaires de la maison, ce sont encore les Hannoun qui reçoivent les factures d’électricité, d’eau et de gaz. Conscient de la gravité de cette affaire, le consulat général de France à Jérusalem a décidé de payer deux avocats à la famille Hannoun. Aujourd’hui, il y a environ 28 familles menacées d’expulsion dans Jérusalem.

Manel Yahia (Jérusalem)

*United Nations Relief and Works Agency, organisme de l’ONU pour les réfugiés palestiniens.
Photo : Nadir Dendoune
Lire le site tenu par la jeune Sharihan www.standupforjerusalem.org

  

Expulsion de la famille Hannoun

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Les précédents reportages de Manel Yahia à Jérusalem-Est :
aeroport-de-tel-aviv-le-bizutage-du-prenom-arabe
o-jerusalem-oh-non

Manel Yahia

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