« Une fois qu’on a quitté l’Algérie, il est difficile de faire marche arrière », constate Amel, ingénieur. Si cette femme de 24 ans reste en Algérie, c’est parce qu’elle a trouvé un job dans sa branche à la société pétrolière algérienne, Sonatrach, vit dans un cadre idyllique – villa près de la plage – et préfère continuer son doctorat en Maintenance industrielle à l’Université d’Oran. Ce n’est pas le cas de la majorité des jeunes de moins de 35 ans, qui représente les 3/4 de la population : « Presque tous mes amis de fac sont allés finir leur troisième cycle d’études en France », précise Amel. Et ils ne sont pas prêts de revenir.

Amel évoque l’histoire d’une amie expatriée : « Avant de partir, elle a fait preuve d’un énorme courage vis-à-vis de ses parents et de beaucoup de patience dans ses démarches administratives. Le fait de revenir serait un échec ». Amel raconte que cette jeune femme a tout de même essayé, diplôme français en poche, de postuler pour un travail dans des entreprises algériennes. Mais à force de s’entendre demander par les employeurs : « Pourquoi t’es partie étudier en France ? », elle a fini par comprendre qu’elle n’avait plus sa place dans son pays d’origine.

Beaucoup se sentent déphasés en retournant au pays. Comme le cousin d’Amel. Parti il y a deux ans, il a adopté très vite les comportements de la société française, comme la ponctualité et les codes sociaux. « L’été dernier je me baladais dans la rue avec lui, se souvient-elle, il insistait pour que nous traversions au niveau des passages piétons. Une chose, qu’ici, nous négligeons ». L’indépendance que recherchent ces jeunes en quittant l’Algérie se transforme en une dépendance au pays d’accueil, même « s’ils éprouvent une certaine détresse et un sentiment de solitude ». Amel parle de son frère parti il y a un an, qui l’appelle presque tous les jours. S’il est frappé par les inégalités de traitement qu’il rencontre, et déçu, il est déterminé à gagner les valeurs des droits de l’homme qu’il est venu chercher.

Parmi les 900 000 personnes que compte l’ensemble de la communauté algérienne en France, les immigrés se reconnaissent dans la discipline, le respect des règles de la vie en société, l’anonymat, la valeur du travail. « Les jeunes partent avec la ferme intention de travailler dans tous les domaines d’activité », ajoute l’ingénieur. Et avec l’espoir de trouver un emploi en adéquation avec leurs formations ou leurs aspirations. « Ici, un ingénieur diplômé se retrouve à vendre des cigarettes dans la rue, précise Amel. Sachant qu’il ne va pas évoluer puisque l’activité se développe lentement, il préfère tenter sa chance ailleurs ». Cet « ailleurs », c’est principalement la France, en raison de la langue. En Algérie, petits et grands parlent le français, et certaines formations sont dispensées en langue française.

Chez Farida, 29 ans, sommeille le « rêve » d’aller travailler un jour en France. Gestionnaire dans un établissement hôtelier privé depuis trois ans, « el Hamdoullilah [Dieu merci], tout se passe bien pour moi, je n’ai pas de raison de partir ». Mais cette licenciée en Sciences commerciales aimerait se « changer les idées en allant voir ailleurs ». Elle porte un regard critique sur la société dans laquelle elle vit, estimant que « les compétences des jeunes ne sont pas valorisées. Au contraire, tout est fait pour compliquer l’accès au travail ». Quand 300 000 jeunes arrivent sur le marché du travail chaque année. Dans le même temps, de grandes firmes étrangères se sont implantées en Algérie, au grand dam de leurs salariés asiatiques ou allemands.

L’Office national des statistiques (ONS) fait état d’un taux de chômage de 12,3 % en 2006. Un taux qui est en baisse constante depuis 2004, même si en réalité le travail reste nettement précaire. « Les gens ont bien compris qu’en France, le pouvoir d’achat est beaucoup plus élevé qu’ici. La baguette de pain revient dix fois moins chère », confie Farida. Un mois de salaire en France correspond à une année de travail en Algérie. « Même s’il perçoit le Smic en France, l’Algérien sera gagnant ». Si et seulement si, il a le courage d’économiser pour retourner, un jour, vivre aisément au pays.

Nadia Boudaoud

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