Le très parisien théâtre Trianon, où se jouent tour à tour des pièces du music-hall et de la politique, exhalait ce samedi des senteurs de jasmin. Et pour cause, Ahmed Nejib Chebbi, leader du Parti démocrate progressiste (PDP), et vieux briscard du paysage politique tunisien, était en campagne. L’objectif : séduire la communauté tunisienne de France. Avec un slogan : « L’avenir commence maintenant ».

Les membres du PDP affichent des mines inquiètes à quelques minutes du meeting, prévu à 16 heures. En effet, la veille, à Lyon, la visite d’Ahmed Chebbi n’avait pas eu le succès escompté. Une centaine de personnes à peine répondait à l’appel, quand les organisateurs tablaient sur au moins le double. Alors, ce samedi au, Trianon, dans le 18e arrondissement, le rendez-vous prend des allures de rattrapage.

Avocat de formation, Ahmed Chebbi, 66 ans, est une figure historique de l’opposition tunisienne. Un baroudeur. Militant de gauche, ses idées lui valent très vite la mise au ban. Sous Habib Bourguiba, premier Président de la République tunisienne, il est, dans les années 70, contraint à l’exil pour échapper à la prison. Alger, puis Paris.

Gracié en 1981, il fonde dès 1983 le Rassemblement social progressiste (RSP), qui deviendra en 2001 le Parti démocrate progressiste (PDP), légalisé sous Zine El Abidine Ben Ali, qui ne voit finalement dans l’idéologie du mouvement aucune menace pour son pouvoir. Le PDP, à gauche de l’échiquier politique, est alors cantonné au rôle le plus ingrat en dictature, celui d’opposition légale ; caution d’ouverture démocratique pour les « amis » occidentaux  dans une autocratie en réalité complètement verrouillée.

La donne est désormais différente, puisque le PDP est donné comme l’un des favoris des législatives du 23 octobre prochain. Une échéance électorale historique, qui concerne aussi les quelques 600 000 Tunisiens de France appelés à voter, et courtisés par les principales factions politiques en lice, attirées par un électorat vaste et pour une grande partie indécis.

Ce sont d’ailleurs deux jeunes Franco-tunisiennes, nouvelles adhérentes du PDP, qui ouvrent le meeting. Un symbole. Deux témoignages, qui placent le rendez-vous sous le signe de la jeunesse, mais aussi de la réconciliation entre les Tunisiens de l’étranger, et ceux restés au pays. Hejer Arfaoui, l’une des deux intervenantes, doctorante de 25 ans, lance d’ailleurs un message qui se veut fort : « La Révolution doit raviver notre sentiment national, où que nous soyons. »

Tandis que le spectre d’une salle vide se dissipe au fil des minutes, Ahmed Chebbi, bloqué dans les bouchons parisiens, arrive, accompagné de quelques applaudissements. Le reste du public, curieux ou exigeant, demande à voir, avant d’éventuellement s’enflammer aussi. A peine le temps de prendre ses marques, et de serrer quelques mains qu’il se lance dans son solo. Le théâtre est quasiment plein : 250, peut-être 300 personnes pour assister à la « représentation ».

Le grand bonhomme est rompu à l’exercice. Pas d’antisèches, il sait exactement ce qu’il va dire. Pressé d’en découdre, ou d’en finir, il se lance dans l’exposé du programme du PDP, en rappelant, à travers son expérience personnelle d’exilé, et dans un français impeccable, la place primordiale des expatriés : « La Révolution ne vous oubliera pas car c’est aussi la vôtre. Vous avez été notre soutien spirituel. » L’opération « séduction » est en marche.

De la séparation des pouvoirs au développement des régions déshéritées de l’ouest et du sud, en passant par l’éducation, Ahmed Chebbi esquisse en vitesse la plupart des grandes ambitions du PDP pour une Tunisie nouvelle, et démocratique. Les siennes aussi. Forcément. Car c’est dans le costume de potentiel président que l’avocat a fait le déplacement en France. Une posture pas si simple à assumer, dans un contexte de vide politique en Tunisie, où la présidence est encore parfois associée à la dictature et au règne sans partage du clan Ben Ali.

En marge du discours, la séance de questions-réponses avec le public, devait permettre à Ahmed Chebbi d’en dire un peu plus sur ses plans pour relancer la Tunisie, après des années d’immobilisme, et une Révolution qui a fini de paralyser le pays économiquement. Les questions furent trop vastes, et les réponses du même acabit.

Excepté pour la sempiternelle problématique des islamistes d’Ennahda, le parti en vogue, sur laquelle Ahmed Chebbi fut « sommé » de se positionner clairement, lui qui défendit par le passé les droits des islamistes, durement réprimés par le système. « C’est un concurrent sérieux, dont le programme est avant tout idéologique. Je les ai défendus au nom de la liberté, pas pour leurs idéaux. En Tunisie, nous ne sommes pas prêts à avoir un Etat basé sur une idéologie dans la mesure où, contrairement à la Turquie, nous n’avons pas de contrepoids pour rééquilibrer en cas de dérive », lance l’orateur avant de renchérir : « Nous aspirons à vivre notre islamité dans la liberté, et pas dans l’encadrement. »

Quelques applaudissements, et, des réactions, de plus en plus vindicatives à l’arrière de la salle, où les débats font rage. « C’est tellement facile de taper sur eux que ça me les rend presque sympathiques », glisse une jeune femme au sujet d’Ennahda, passablement agacée.

Tandis que la salle se vide peu à peu, Ahmed Chebbi et son staff entonnent l’hymne tunisien, après deux heures de meeting. Mission partiellement accomplie, le PDP a fait quasiment salle comble. Pour le reste, rendez-vous le 23 octobre prochain.

Ramsès Kefi

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