Dimanche 26 juin, les élections générales En Espagne pourraient marquer un changement historique, du moins à gauche, avec le dépassement du Parti socialiste ouvrier espagnol par l’alliance de la Gauche unie et de Podemos. Mais l’incapacité à lutter contre le chômage de masse que connaissent les Espagnols pourrait inciter à exprimer une lassitude, via l’abstention.

« Comment le Brexit affectera l’élection du 26 juin ? », s’interrogea le grand quotidien espagnol El País, à la suite des résultats du référendum britannique, le vendredi 24 juin. Il faut dire que ce vote outre-Manche a éclipsé l’échéance électorale, qui promet d’être serrée de l’autre côté des Pyrénées. Toujours est-il que du côté de la gauche radicale espagnole, la victoire du camp de la sortie du Royaume-Uni de l’Union européenne est saluée, notamment dans le Parlement européen. Et cela motive volontiers cette composante de la classe politique à convaincre les électeurs espagnols à voter pour elle.

Pas de recomposition à gauche

Ce qui va intéresser beaucoup d’analystes politiques, en Espagne comme ailleurs, c’est de savoir si le rapport de force au niveau de la gauche espagnole va connaître une modification inédite. Le Parti socialiste ouvrier espagnol (PSOE) de Pedro Sánchez pouvait perdre l’hégémonie qu’il avait dans la gauche espagnole, pour la première fois depuis les élections de 1977, préparant la Constitution monarchique de 1978. Et ce pour la raison suivante : la coalition de gauche radicale Gauche unie (Izquierda unida) d’Alberto Garzón et le jeune parti Podemos de Pablo Iglesias ont décidé de faire une alliance intitulée « Unidos podemos » (« Unis, nous pouvons » en français), officielle depuis le 13 mai 2016. Dans tous les sondages réalisés depuis son existence officielle, cette alliance de la gauche radicale est largement devant le PSOE, qui est cantonné aux alentours de 20% des intentions de vote.

Mais pourtant, les résultats de l’élection indiquent qu’en réalité, les sondages se sont lourdement trompés et que le PSOE se maintient devant l’alliance Unidos podemos (UP), avec 22,8% des voix et 85 sièges, contre 21,2% et 71 élus pour UP. Ce qui est le même nombre de députés pour cette coalition au moment de sa formation.

Confirmation d’une ère nouvelle

Même si UP a failli dans son objectif d’être la première force de gauche en Espagne, il confirme un changement profond dans la vie politique espagnole. Jusqu’aux élections européennes de 2014, le PP et le PSOE attiraient à eux deux plus de 80% des voix dans toutes les élections depuis le rétablissement de la monarchie. Un bipartisme qui semble être vécu car sur ces deux dernières années, deux partis viennent bousculer cet ordre établi.

Le premier est Podemos. Fondé par Pablo Iglesias, entre autres, à l’occasion des élections européennes de 2014, il se veut être l’expression politique du mouvement des Indignés du 15 Mai 2011, ayant occupé durant des mois la Puerta del Sol, à Madrid, manifestant une profonde envie dans la jeunesse espagnole d’en finir avec le bipartisme PPSOE (équivalent d’un UMPS hispanique), en pleine crise économique, couplée par une politique d’austérité menée par les deux partis dominants. Et il tient à être la principale formation politique voulant mettre fin à la politique d’austérité en Espagne. Mais certains intellectuels à gauche, reprochent à Iglesias et ses amis d’agir comme leurs camarades grecs de Syriza, qui une fois au pouvoir, n’ont pas arrêté l’austérité et comme le parti grec, Podemos ne compte pas remettre en question l’euro. Pour Daniel, habitant à Elche, dans la communauté autonome de Valence, Podemos inspire du dynamisme dans sa volonté « d’unir toute la gauche espagnole » et ressemble à ce qu’était le PSOE dans les années 1970-1980, un parti qui défendait « les intérêts des travailleurs » à tel point que leur tenue vestimentaire était différente des élus habituels. Et « les travailleurs et les travailleuses se sentaient représentés » ajoute-t-il.

Le second parti qui joue les trouble-fêtes, c’est Ciudadanos (Citoyens en français) d’Albert Rivera. Bien qu’il existe depuis 2006, il restait cantonné à la communauté autonome de Catalogne, mais depuis 2015, il envoie des candidatures au niveau national. C’est un parti de centre-droit, pro-européen et surtout fédéraliste au niveau local, alors que les revendications indépendantistes ont pris de l’importance en Catalogne ces dernières années. En décembre 2015, il réussit à faire élire 40 députés. Six mois plus tard, Ciudadanos a subi un net recul avec 12,9% des voix et 32 députés.

Des élections incertaines

Avec cette nouvelle donne politique, les élections législatives deviennent serrées. Celles de décembre 2015, les premières depuis le début du règne de Felipe VI, aucune majorité n’a pu en sortir. Une première dans l’histoire du pays ! En effet, le PP et le PSOE ont perdu des dizaines de sièges, captés essentiellement par Podemos et Ciudadanos, obligeant MM. Rajoy et Sánchez à proposer un gouvernement de coalition avec au moins deux partis, pour bénéficier d’une large majorité parlementaire. Mais vu le refus de Podemos et Ciudadanos, pas d’autre choix que de nouvelles élections.

Comme le PP est vainqueur (32,9% des voix et 137 députés, 14 de plus qu’en décembre dernier) et que le PSOE, encore en recul mais solide second parti politique, ça semble mal parti pour trouver une majorité parlementaire, et former ainsi un nouveau gouvernement en Espagne. La seule coalition large possible est celle entre les deux partis dominants de la vie politique espagnole. L’expression d’un PPSOE pourtant fragilisé électoralement.

Une lassitude accrue

Néanmoins, la mobilisation dans les urnes affiche une abstention record – plus de 30%. Du jamais vu depuis les élections de 1979 ! Preuve en est que certains Espagnols ne cachent pas une lassitude de leurs classes politiques et tiennent à les sanctionner. Saray et Dorian, frère et sœur qui s’estiment « apolitiques », ne partagent pas l’enthousiasme de leur frère Daniel pour Podemos et sont plutôt désabusés par la vie politique espagnole. « Aucun des candidats qui se présentent ne me plaît », déclare Dorian. « Ils me paraissent tous les mêmes… Des escrocs » renchérit Saray. Il faut dire que le PP de M. Rajoy est englué dans de multiples affaires de corruption et de financement occulte depuis plusieurs années, concernant M. Rajoy lui-même, ainsi que l’ancien chef du Gouvernement José María Aznar.

Le contexte économique de l’Espagne n’est pas tellement convaincant pour leurs habitants. Malgré une croissance économique importante (+0,8% au premier trimestre 2016 selon l’Institut national de la statistique) et un taux de chômage qui baisse, pour être désormais à 21% de la population active, les Espagnols, notamment les jeunes, payent encore la crise de l’immobilier espagnol, couplée à celle des subprimes aux États-Unis et à la crise des dettes souveraines dans l’Union Européenne. Au point qu’il faudrait peut-être parler de décennie perdue, étant donné qu’en 2007, le taux de chômage espagnol tournait autour de 8% et que neuf ans plus tard, le chômage reste massif dans ce pays, et que l’austérité n’a pas arrangé les comptes publics, avec une dette publique proche de 100% du Produit Intérieur Brut alors qu’elle n’était de 35,5% du PIB en 2007.

Jonathan Baudoin

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