Mohamed Bouazizi n’avait qu’un seul rêve : acheter une camionnette. Un beau petit G4 d’occasion, diesel si possible, pour ne plus avoir à tirer sous le soleil plombé de Tunisie, la charrette de légumes qui faisait vivre toute sa famille. Vendre à la sauvette ses oignons rouges, sans suer sang et eau pour les transporter, c’est tout ce que demandait à la vie, l’enfant – diplômé – de Sidi Bouzid. Un camion ! Il voulait juste un camion !

Des camions d’or, ils en palpaient des pleines autoroutes, Ben Ali, Moubarak et Kadhafi. S’ils avaient su qu’avec le prix d’une de leurs chaussettes italiennes, ils auraient pu rendre heureux le petit Bouazizi, c’est une navette de la NASA qu’ils lui auraient payée pour transporter ses légumes. Avec en prime, des tops modèles suédoises en mini-jupe pour l’aider à décharger ses cagettes. Car si ce petit marchand avait réalisé son rêve turbo diesel, la Tunisie, la Libye et l’Egypte seraient, aujourd’hui encore, les propriétés privées de ces messieurs.

Mais Mohamed n’a pas eu son camion. Quand on vend des pois chiches au black pour survivre, on n’a pas les deux trois ronds de côté à mettre dans la petite boîte à chaussures posée au fond du placard, celle avec écrit « projets » dessus. Quand on est pauvre, l’argent on le met dans le savon, la soupe et dans la poche des policiers. Contrairement à d’autres collègues beaucoup mieux lotis que lui, Bouazizi a le bras d’une puce, il ne connaît personne de bien placé. Sans autorisation, pour pouvoir exercer son job Koh-Lanta, tous les jours il doit cracher au bassinet. Un petit billet par ci, un petit pot de Beaujolais par là. Dans ces pays où la misère supporte très bien le soleil, le flic sous-payé a les crocs. Il taille son gigot dans tout ce qu’il trouve, la pauvre bête de somme comprise.

Le poulet tunisien, Bouazizi l’a sur le dos constamment. Il picore à pleines poignées dans sa caisse ou lui file des amendes assaisonnées en cave au sel de Guérande. Parfois, comme ce 17 décembre 2010, les journées sont mauvaises, le fils de Manoubia n’a rien à lâcher aux vautours. On lui confisque alors sa balance et ses marchandises. Malheur à lui si notre marchand d’une saison dit un mot pour se plaindre. Dans la Tunisie de Ben Ali, la police est toute puissance. Dans la Tunisie de Ben Ali, Bouazizi, lui, vaut peau de zizi. Autant dire rien du tout dans un pays où tout le monde est circoncis. Il est jeune, il travaille au black, il vend des pommes de terre pour survivre, le système peut se permettre de lui cracher à la gueule, qu’est ce qu’il va se passer ? Rien ! Tu fais de la prison pour un pet en Tunisie.

« Ici, le pauvre n’a pas le droit de vivre » disait à sa sœur Mohamed Bouazizi. Pas le droit de vivre, mais le droit d’avoir faim et de voir sa mère feinter les petits en cuisinant des pierres dans l’eau chaude, avec l’espoir qu’ils s’endorment vite. Bouazizi n’a pas le choix, il doit récupérer sa charrette.

C’est en humble, qu’il va quémander son bien à l’administration, ainsi qu’une autorisation pour pouvoir pratiquer légalement la vente de choux. A la mairie on lui répond avec des insultes et des coups de bâton.

La misère, Mohamed Bouazizi veut bien la supporter, mais l’humiliation : ça jamais. Né sur l’antique terre des Amazighs, maintes fois vaincus, jamais soumis, avec le ciel de Carthage au-dessus de la tête, chaque Tunisien a peut être un ancêtre qui a traversé les Alpes en compagnie de Hannibal. Ou, qui sais, un des cavaliers arabes qui a défait la grande armée chinoise à la bataille de Talas en 751.

L’honneur, c’est le pain blanc du pauvre. Retirer sa fierté à l’indigent et il lui reste quoi ?  Son slip troué. L’histoire nous l’a appris, le slip troué, le pauvre préfère l’enlever, il devient alors sans-culotte et plus aucun roi ne lui résiste. L’Etat, par ses représentants, vient d’humilier publiquement Mohamed Bouazizi. Soit, la mort plutôt que le mépris a-t-il dû penser. Il a faim, mais ce pain il refuse de le goûter. Désespéré, le marchand de légumes s’immole pour protester devant la mairie de Sidi Bouzid, en face de  ceux qui lui ont pissé dessus.

« Peu importe », ont dû se dire les caciques. Face à notre système tout puissant, Bouazizi était quoi ? Qu’un grain de sable. Sauf que dans le désert tous les grains de sable vivent collés à leurs frères. Un seul brûle et c’est tout le Sahara qui s’enflamme . Le pays le plus répressif de la région voit les gens de Sidi Bouzid défier, poitrine nue, le pouvoir dans la rue. Puis bientôt ceux de Tunis, de Tripoli, du Caire et de Damas suivent. L’espoir s’est embrasé. « Nous sommes tous des Mohamed Bouazizi ! » crie depuis lors la rue arabe.

Trois dictateurs qui avaient plus ou moins pour projet de refiler le pouvoir à leur femme ou à leurs gosses sont tombés sous le feu du pauvre marchand de légumes. Un quatrième, à 4 000 kilomètres de Sidi Bouzid, mitraille de bon cœur son peuple et fait torturer à mort des gamins de 13 ans, pour éviter désespérément le même sort.

Mohamed Bouazizi, tu n’auras jamais de camion. Mais des millions de gens te doivent aujourd’hui, l’espoir, le choix et la liberté. Même les Chinois, ceux qui aimeraient dirent merde au Parti communiste, vénèrent aujourd’hui ton nom. Mohamed, puisses-tu un jour, comme le phénix, renaître de tes cendres dans un monde meilleur.

Idir Hocini

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