Paris-Istanbul : 3h30 de vol, Istanbul-Elazig : 1h15 dans les airs, puis Elazig-Tunceli : 2 heures de route. J’ai bien cru que je n’arriverais jamais. Comme chaque année, pour un peu plus d’un mois de vacances,  j’ai pris la direction de cette province kurde de Turquie. Papa y est né. Il l’a quittée à 21 ans pour un voyage sans retour vers la France. Moi, au même âge j’y passe mon été, et perso, j’ai bien vérifié que papa avait les billets de retour.

Je suis méchante, Tunceli j’aime y passer l’été. D’ailleurs cette année c’était le grand luxe, j’ai échappé aux 19 heures de cars qui me font normalement parcourir Istanbul-Tunceli avec bien évidemment une gentille Nene (grand-mère) bien malade en voiture assise à mes côtés. Soyons clairs, exit les palmiers et les plages de sable blanc. Izmir, Bodrum et Antalya, c’est toujours pas mon tour. Pour moi c’est plutôt les vacances à la Indiana Jones où t’as intérêt à préparer ta gourde. Quarante degrés, des montagnes asséchées à perte de vue, des inek (vaches) qui errent, et le va et vient des dolmus (mini-bus).

Ah, ces dolmus. Il y en a pour tous les goûts. Pour 1 lira (50 centimes d’euro) vous en prenez plein les yeux et en plus celui-là il se la joue pas RATP, il s’arrête où vous voulez. Mon préféré, c’est celui que j’arrive à attraper pour aller à la piscine. Un modèle de déco absolu. La règle : plus il y a de couleurs mieux c’est. De l’extérieur, rien d’extraordinaire. Mais une fois la marche gravie, c’est le feu d’artifice. Et que j’te sors la moumoute teintée en vert fluo pour l’occasion. Et que j’t’en colle sur le tableau de bord, et que j’t’en remets un petit peu partout où je peux : le frein à main, le levier de vitesse. Mais attention, la teyze (tante) du söför (chauffeur) ou sa anne (maman) a veillé à lui broder des pompons rose fluo. On en oublierait presque que la peau vient tout droit du mouton sacrifié à Düzgün Baba (lieu saint perché dans les montagnes de Tunceli où l’on fait des sacrifices) quelques jours plus tôt.

Mais c’est pas tout. Pour 1 lira il vous en faut plus. Alors les fausses fleurs tapissent les parois du bus. Pailletées, fluorescentes, tous les modèles sont en expo. Mais un dolmus qui se respecte n’est rien sans le fameux Nazar boncuk, l’œil bleu qui protège du mauvais œil. Plaqué partout où c’est possible, vous êtes ainsi protégé. Et si la superstition persiste, pas de soucis, sur les portes arrières du mini-bus un « Allah korusun » (« Dieu vous protège ») complète la panoplie. Le tout n’est pas vraiment de très bon goût, je vous l’accorde, mais le voyage est un bonheur.

Si vous êtes une femme, vous avez une place assise assurée. Là-bas la galanterie n’est pas un concept en voie d’extinction. Un jour je suis montée avec une cousine, toutes les places étaient prises. Je vais pour me tenir à la barre la tête rentrée dans les épaules pour éviter qu’elle ne transperce le plafond, aussitôt un homme à la moustache bien garnie bondit de son siège et tire par le col le petit garçon assis à côté de lui. Cela faisait longtemps que cela ne m’était pas arrivée, j’ai cru en pleurer.

Heureusement, le vent qui traverse les fenêtres à chaque accélération m’a noyée et a asséché mes yeux illico presto. Dire qu’à mon retour pour 500 euros le pass navigo je devrai me coltiner les grèves, le trajet debout et le chauffeur qui vous laisse courir derrière le bus… En attendant, à plusieurs milliers de kilomètres de Paris, j’ai profité de quelques petits bonheurs, comme le brushing à 4 euros et les karpus (pastèques) à gogo… Mais aussi de quelques horreurs locales. Les Kara fatma en tête, ces bestioles noire corbeau, ressemblant aux cafards avec leurs longues carapaces de 3 cm. Cette année, nous avions une organisation sans faille. Chaque soir, une inspection méticuleuse de tous les recoins de notre chambre s’imposait avant extinction des feux. Puis en cas de trouvaille une bataille s’engageait entre les cousins pour décider à qui revenait la funèbre tâche d’exterminer l’ennemi. J’ai magnifiquement réussie à esquiver mon tour.

Le sommeil, parlons en, il fait partie des douleurs estivales. Chez notre grand-mère, la brochette de cousins-cousines n’a pas le privilège des parents de dormir sur un lit. Pour nous, c’est étalage de dösek (matelas faits maison) et dodo façon dortoir. Forcément, comme j’ai échappé à la corvée de génocide de Kara fatma, j’ai payé une facture nocturne : pas d’oreiller et pas le droit de choisir mon matelas. Du coup, j’ai eu le plaisir de dormir tout l’été entre deux dösek qui s’écartent au fur et à mesure que les cousines s’étalent, soit un mois à ronfler la joue sur le carrelage.

Heureusement, à côté de ça j’ai aussi fait des choses normales comme traverser un pont au-dessus de l’eau qui bouge et auquel il manque deux lattes sur trois, vu  quatre mariages par jours pendant un mois, fait dix allers-retours par jour pour aller chercher de l’eau en bouteille et éviter les désagréments intestinaux locaux. Si, si, je vous jure, j’ai passé de très bonnes vacances. A l’année prochaine… Ou pas.

Joanna Yakin

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