Mercredi soir, pour la première fois depuis quatre jours, Londres renoue avec le calme après plusieurs nuits d’émeutes. Tout a commencé avec le décès de Mark Duggan, 29 ans, qui a trouvé la mort dans un échange de coups de feu avec les forces de police. Depuis, la capitale britannique s’est embrasée. Des scènes de saccages et de pillages ont eu lieu à Tottenham, le quartier multiethnique d’où est originaire Mark Duggan, et plusieurs morts sont à déplorés depuis que les émeutes se sont propagées.

D’autres secteurs de Londres sont touchés, dans les jours qui viennent, dont celui de Peckham, où Joanna, londonienne, vit depuis quelques années : « Je n’ai pas vécu les phases les plus violentes de ces émeutes, raconte-t-elle.  Mais dans mon quartier, j’ai vu des groupes d’adolescents, entre douze et vingt ans, se rassembler et se préparer, tous habillés de noir avec la capuche sur la tête. Ils filaient en direction des magasins et de la police pour en découdre. C’était assez flippant ».

Cette française de 30 ans, directrice de marketing, décrit son quartier, comme « un univers multiethnique où tout se passe bien d’ordinaire ». Pour la population locale, les événements furent donc une claque : « Tout le monde ici a été choqué par ce qu’il se passait.  Londres n’a pas connu un tel phénomène depuis 20 ou 30 ans ».

Titulaire d’un master d’histoire urbaine, Joanna refuse toute comparaison avec les émeutes françaises, d’il y a six ans : «Rien à voir avec les événements de 2005. L’espace urbain est complètement différent. En France, il y a des grands ensembles, des clivages entre la  banlieue et le  centre ville.  A Londres tout est plus mélangé. J’ai des revenus corrects et je vis dans un quartier populaire. Bobos et nouveaux arrivants se côtoient. Les rapports avec la police sont  également très différents à Londres. Elle a une bonne image, elle ne contrôle que très rarement les habitants, et il y a un meilleur dialogue entre les forces de l’ordre et les riverains ».

D’après elle, les émeutes ne sont pas « raciales » : « Au début des événements à Tottenham, on pouvait peut-être utiliser ce terme, mais dans les bandes de jeunes que j’ai vu, dans la rue ou à la télé, dans les jours qui ont suivi, toutes les origines étaient représentées. »

Pour Joanna, c’est évident : le phénomène de gang a beaucoup joué dans la propagation des émeutes. « Le Royaume-Uni est touché pas ce phénomène, affirme-t-elle. Ils sont parfois très jeunes, un gamin de onze ans a été arrêté en train de piller. Ces adolescents se donnent rendez-vous avec leurs BlackBerry. Les événements sont aggravés par les vacances, les jeunes n’ont rien à faire. Le reste de l’année, ce phénomène se nourrit aussi des rythmes scolaires particuliers au Royaume-Uni. A 14 heures, l’école est finie, les enfants se retrouvent dans la rue. »

Des faits de délinquance donc, sans aucunes  revendications sociales ? «  Ceux qui ont 25 ou 30 ans, qui ont du mal à joindre les deux bouts et connaissent de grandes difficultés sociales, ce ne sont pas eux qui brûlent ou pillent. Ce sont les très jeunes qui le font sans revendication apparente. Dans une rue, tous les magasins ont été saccagés, sauf la boutique de vêtements pour fille qui ne les intéressaient pas. »

Devant l’ampleur des  événements, Joanna raconte comment la municipalité de Londres a pris les choses en main : « Ici, ça ne rigole pas. Des les premiers jours des émeutes, les bus  ne circulaient plus, et à 17 heures, les magasins étaient fermés. »

Les émeutes se sont propagées à d’autres villes britanniques, comme Liverpool, mais mercredi soir, la situation semble s’être calmée à Londres. Pour Joanna, même aux pires moments des événements, il n’a jamais été question de quitter la capitale britannique et de revenir s’installer au pays : « Et je ne connais aucun Français qui m’a dit qu’il voulait rentrer à cause des émeutes. Non, s’ils veulent rentrer, c’est à cause de la vie chère à Londres et de cette qualité de vie en France qui leur manque.»

Idir Hocini

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