emptyPrès de cinquante jours de guerre, en plein été, ont suffi pour dévaster et couvrir de poussière la bande de Gaza. L’aide internationale de 4,3 milliards d’euros promise récemment, ne peut faire oublier les premières urgences : reconstruire et revivre.

C’est le voyage d’une vie, une aventure humaine sans commune mesure. Fouler les terres gazaouies après l’été meurtrier qu’elles ont subies : c’est à la fois mon rêve de journaliste et mon cauchemar d’être humain. Cet été, je l’ai vécu comme une claque, prisonnière de ce qu’est malheureusement devenu notre beau métier : du journalisme de bureau, enfermé, assis. Le terrain étant réservé à l’élite, aux « grands reporters ». Mais le terrain n’est pas un héritage, il n’appartient à personne et il appartient à tout le monde. Être journaliste c’est avant tout vivre du côté des gens.

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L’autre guerre

N’ayant pas pu vivre la guerre auprès d’eux, je vais essayer de voir l’après-guerre, l’autre guerre. Celle des survivants, des orphelins, celle de ceux qui auraient préféré ne plus être vivants. Être journaliste c’est aussi apprendre à sortir des polémiques stériles et prises de position en tout genre pour essayer de comprendre ce qui les suscite. Veiller de ses propres yeux et tenter de transmettre les choses telles qu’on les a perçues, avec sa sensibilité et son empathie à mi-chemin entre la passion et l’anesthésie.

M’y voilà enfin, après quelques jours de formalité pour obtenir le droit de traverser le fameux passage d’Erez. Celui qui sépare Israël de la Bande de Gaza et dont les Palestiniens réclament l’ouverture. Ici il faut montrer patte blanche partout, tout le temps. Prouver sa bonne foi de journaliste d’un côté comme de l’autre. M’y voilà donc pour tenter de partager avec vous ces instants de vie. Je vous raconterai l’histoire de Mohammed 27 ans, pêcheur depuis 15 ans qui passe ses journées dans l’eau à attendre des poissons qu’il finira par partager avec ses compagnons de route. L’histoire d’Ibrahim ambulancier qui ne cesse de panser les plaies sans jamais penser aux siennes.

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…un drap cachait l’entrée d’une maison

Mais je veux d’abord vous raconter l’histoire de cette famille qui vit dans ce qu’il reste de leur maison à Shejaya. Il est aux alentours de midi quand je me rends à Shejaya, l’un des quartiers les plus dévastés par l’attaque israélienne. Des ruines à perte de vue, un soleil de plomb. Impossible pour moi de reconnaître une maison d’une autre. Un jeune garçon aux yeux d’un vert incroyable, me demande ce que je fais ici, je lui explique, il me propose alors de me montrer où il vit. Pas besoin d’aller très loin, juste derrière nous un drap cachait l’entrée d’une maison, ou du moins de ce qu’il en reste. Il le soulève et m’invite à entrer. Sa grand-mère est là, assise sur un tapis, elle découpe des petits morceaux d’un matelas en mousse pour remplir des coussins. Hospitalité oblige, on me propose alors le seul fauteuil encore debout dans le chantier qui leur sert de pièce principale.

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La maison à Shejaya

Ils y mangent, ils y vivent, ils y dorment à même le sol. Malgré le danger, la famille refuse de quitter les lieux « où voulez-vous qu’on aille ? » me demande Oum Nidal, la maîtresse des lieux « nous sommes allées deux jours à l’école qui accueille les réfugiés, nous étions tous séparés, les hommes entre eux les femmes entre elles, tous parqués dans une pièce, personne ne s’est jamais occupé de nous » à tout moment, la maison en ruine menace de s’effondrer, mais la famille préfère rester ici. « De toute façon, on vit au jour le jour. Personne ne sait de quoi demain sera fait. Aujourd’hui j’ai acheté des falafels avec 2 shekels. On verra comment on fera pour manger demain. Dieu seul sait ce qu’il adviendra de nous ».

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« J’ai 18 ans, mais je n’ai aucun espoir en l’avenir »

Mahmoud écoute attentivement sa grand-mère et acquiesce pour souligner chacun de ses propos. Il allume une cigarette, et se met à rire quand je lui demande son âge, il sait qu’il paraît bien jeune pour fumer. Il me dit alors qu’il a 18 ans, mais malgré les quelques cheveux blancs qui jonchent sa toison, je lui donnerai au moins deux années de moins. Il insiste « j’ai 18 ans, mais je n’ai aucun espoir en l’avenir. Je voulais aller à l’université, mais mon père n’a pas d’argent pour m’y envoyer. Et mon frère qui est allé à l’université, ne trouve aucun travail pour nous apporter de l’argent. Pas de travail, pas d’argent, pas d’université, pas d’avenir ». Dans cette grande maison vivaient 32 personnes. À chaque étage une partie de la famille, Oum Nidal et son mari, leurs enfants avec leurs maris et leurs femmes et leurs petits enfants. Quand elle m’explique ça des larmes commencent à couler sur le visage d’Oum Nidal.

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Difficile de tenter de reprendre un semblant de vie normale quand tout autour de vous vous rappelle que vous avez tout perdu.

La simple évocation de ses enfants lui rappelle le drame qu’ils ont vécu pendant la guerre. « Israël nous a envoyé des armes empoisonnées » m’explique-t-elle « Ma belle-fille a eu beaucoup de mal à être enceinte. Pendant la guerre, elle était à son 7ème mois de grossesse. Ils nous ont bombardés avec une arme qui dégageait une odeur atroce, ma belle-fille a perdu le bébé le lendemain. Ils nous ont empoisonnés. » Elle essuie ses larmes avec son hijab et poursuit « le pire, c’est que tout était dévasté et nous avons dû chercher partout un endroit où laver et enterrer le corps du bébé ». Difficile de tenter de reprendre un semblant de vie normale quand tout autour de vous vous rappelle que vous avez tout perdu. « Avant, quand je prenais un taxi, je lui disais de m’amener dans la rue de l’hôpital Al Wafa. Maintenant, je lui demande de m’amener dans la rue dévastée » conclut Oum Nidal tout en continuant de découper son matelas en mousse pour en faire des coussins « Dieu seul sait ce qu’il adviendra de nous demain… »

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