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17 avril 1975, à Battambang, province natale de ma mère. Celle-ci avait 19 ans lorsqu’elle et sa famille ont rencontré les Khmers rouges pour la première fois. Vêtus de noir, ils étaient souriants mais armés. Ils venaient de prendre le pouvoir au Cambodge et tenaient des propos de paix réconfortants. C’est en partie ainsi qu’ils ont réussi à vider la capitale et les autres grandes villes de leurs habitants pour les amener vers les campagnes et les forêts. Ma mère se souvient très bien de ce premier contact : « Ils disaient que la paix était revenue et que le roi (Norodom Sihanouk) aussi allait revenir. » La foule était pleine de joie, croyant accueillir ses « libérateurs ».

Le roi allait certes revenir, mais pour cela il fallait vider les quartiers, les maisons, pour que « l’Angkar », l’organisation révolutionnaire des Khmers rouges, puisse sereinement chercher les derniers « traîtres », « les ennemis du pays ». Ils ont donc dit à la famille de ma mère qu’ils allaient juste, le temps des recherches, partir pendant trois jours. Ils sont partis pendant trois ans. « On ne savait pas ce qui se passait. On a juste pris le strict minimum car on pensait vite revenir. On a laissé notre chien à la maison pour qu’il la surveille », raconte-t-elle.

Une fois arrivée dans les camps, elle est séparée de sa famille. Les hommes et les femmes sont séparés. Les adultes et les enfants sont séparés. La famille, les amis, tout tissu social doit disparaître. A présent l’Angkar décide pour le peuple. L’Angkar est, à présent, la famille et l’ami du peuple. Mais pour que la jonction se fasse entre la population et l’Angkar, il fallait une épuration. Ce sont les intellectuels qui ont le plus souffert, 90% d’entre eux ont été exterminés. Tous les professeurs, philosophes, ingénieurs, diplomates, et même les bilingues. Tout ceux qui savaient réfléchir et pouvait donc fomenter une rébellion, était systématiquement tués. Mon grand-père, avocat, fut une de leurs victimes. « Il était grand, fort, courageux et généreux. Quand il a compris que les Khmers rouges étaient mauvais, il a quand même gardé la tête haute. Mais ils nous ont séparés. Il doit être mort à présent. » Sur les dix frères et sœurs que ma mère avait, son grand frère à été tué et son petit frère, qui avait 7 ans, est mort de faim et de fatigue.

Elle, ma mère, la fille d’avocate qui vivait dans une jolie maison, a été contrainte de creuser des routes, construire des rizières, transporter de la terre à longueur de journée. Elle, la fille d’avocate, a vu des morts, de la souffrance et de la peur. « Il ne fallait pas parler. On se méfiait de tout le monde car l’Angkar avait des yeux et des oreilles partout. Ils enrôlaient des enfants pour nous surveiller et dénoncer le moindre geste. Certains enfants dénonçaient même leurs parents. Mais ce n’était pas de leur faute. Ils étaient jeunes et facilement manipulables. »

Angkar, Angkar… « Ils ne parlaient qu’au nom de ça. L’Angkar veut ci, veut ça, il faut le faire pour l’Angkar… On ne savait pas qui était réellement le chef ou les chefs. On ne savait pas pourquoi il fallait travailler. On obéissait, c’est tout. »

Voici donc quel fut le quotidien de ma mère et des millions de Cambodgiens, durant ce génocide. Travailler et se taire. Près de deux millions de morts, certains sont mort par les armes ou sous la torture. D’autres sont mort par le travail et la famine. « On entretenait des rizières, on cultivait du riz en masse. Il y avait beaucoup de riz sous le régime. Pourtant on mourrait tous de faim. Où passait le riz ? » Ma mère est restée trois ans et demi dans le camp khmer rouge, puis, de 1979 à 1982 elle a vécu dans les camps de réfugiés thaïs. La même année, elle est arrivée en France en tant que réfugiée politique.

Plus de 30 ans après les faits, le traumatisme est toujours là. Un jour je regardais une émission sur le Cambodge avec ma mère. Soudain, elle se mit à pleurer à la vue de certaines images. « C’est moi qui ai construit ce pont, ce barrage, tout çà… » Quel choc ce fut pour moi.

Prosith Kong

Paru le 18 février

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