Nous les jeunes, on se dit que le 8 mai 1945, c’était il y a des siècles. Soixante-sept ans, pensez donc, une éternité. C’est parce qu’on n’a rien vécu. Quand j’étais en quatrième, je me disais, la seconde c’est dans super longtemps, et j’avais drôlement raison puisque j’ai redoublé la troisième.

Mais quand ce matin, je regarde papa bêcher son potager, je me dis que le bonhomme était déjà sur cette terre quand la Luftwaffe avait son quartier générale au Ritz en plein cœur de Paris. Père est un contemporain d’Hitler, du coup l’époque fait tout de suite moins loin… « Tu faisais quoi le 8 mai 1945, papa ? » Je lui demande tout occupé que je suis à ne rien faire de mes journées dans le jardin. « Je venais de naître, je crois », répond le patriarche en plantant ses choux sans me regarder. Papa il est comme Jésus-Christ, déjà il accomplit le miracle d’élever l’Idir du village, et puis, il est né dans une étable comme le fils de Marie. Maman aussi, d’ailleurs, ainsi que neuf de mes oncles et tantes qui n’ont pas survécu à leurs premières années de nourrisson.

L’Algérie coloniale ça sentait la misère et le foin, mais ça sentait aussi la poudre : « Il y en a deux au village qui sont rentrés de Berlin après le 8 mai. Mon oncle, quand il a su pour Sétif, il a pris le maquis quelques mois après. » C’est que pour nous, les Français aux cheveux crépus, le 8 mai c’est à la fois la victoire sur les fridolins et autre chose… Comme le tonton de papa, beaucoup d’indigènes qui reviennent de libérer l’Europe, découvrent avec amertume la récompense que leur réserve la métropole : le massacre de Sétif.

2000 morts pour le gouvernement français, 45 000 pour les Algériens, 17 000 pour les services secrets américains présents sur place. Peu importe la guerre des chiffres, même à minima, c’est un bain de sang. Les mêmes méthodes de boucher que durant la conquête de l’Algérie un siècle plus tôt.

Pour la petite histoire, dans la ville de Sétif, le 8 mai, des gens sortent pour fêter la victoire sur le nazisme, les partis nationalises algériens en profitent pour sortir leur drapeau. Un policier tue un indigène, s’ensuit une émeute, on comptera une centaine d’Européens tués. La riposte est sanglante, à Guelma, Kherrata, Sétif et dans les douars alentour, les milices de pieds noirs, et l’armée surtout, massacrent tout ce qui bouge. Le message est clair : « Les melons, restez à votre place. » En France, personne n’avait encore compris que le temps des colonies était fini, du moins pas avant la bataille de Dien Bien Phu, qu’on vient également de commémorer, le 7 mai.

Je tanne mon père de questions sur l’événement, il m’envoie promener : « J’étais trop jeune, va voir les vieux et laisse-moi ! Je te casse les pieds quand tu joues à la Super Nintendo ? Laisse-moi planter mes haricots en paix ! » Tout penaud, je suis son conseil, je vais donc voir les vieux. Les Kabyles quand ils émigrent, reforment leur village à l’étranger, dans un hôtel, une rue, ou un quartier.

Direction Barbès. D’habitude, aux réunions, quand je vais pointer en bon citoyen de ma république villageoise, ils sont tous là, mais là je n’en trouve qu’un. Il s’en fout un peu de Sétif. Il préfère me parler de la bataille du village. Début 1955, en pleine guerre d’Algérie, les villageois ont essayé d’arrêter un convoi de l’armée française qui traversait le douar. Ils ont fait ça à la Kabyle, avec des pioches de pierres et leurs dents. Bilan : 5 morts.

Au bout d’un moment mon arrière-grand-cousin au second degré conclut en me tendant un numéro : « Tiens, appelle celui-là, il travaillait à Sétif a l’époque de Benito. » Mais ils vivent jusqu’à quel âge, les vieux de nos jours ? Celui a qui j’ai parlé, il a peut-être 90 ans et il pète le feu – Dieu merci –, qui plus est, il me donne le contact d’un mec qui aurait vécu des trucs du temps de Mussolini.

Je l’appelle sur son portable, qui doit être aussi celui de son fils puisque c’est lui qui me répond. Tout le monde à un portable au bled, c’est devenu l’Amérique. Akli, l’homme que je demande, n’est pas si vieux : « Je travaillais dans les bains à Sétif, en même temps je suivais une formation, j’étais très jeune. Les gens manifestaient et criaient pour l’indépendance, puis la police a commencé à tiré, tout le monde s’est sauvé. Mon patron, un du village, a ensuite caché des gens recherché pour avoir agité le drapeau ou chanter « Istiqlal » (indépendance en arabe). »

Au téléphone, la fille du vieil homme me parle de sa tante, qui était mariée à un étranger a coté de Kherrata, à 50 kilomètres à vol d’oiseau de notre village, un mariage mixte pour l’époque, remarquez, mais qui n’a malheureusement pas duré très longtemps : « Elle ne sait toujours pas où ils ont enterré son mari, la pauvre. » La réaction des Algériens après les massacres ? « La peur, puis juste après, la colère ! », confie le vieil homme. « Après le 8 mai, on ne voulait plus être considéré comme des sous-hommes », conclut la fille d’Akli.

Les premiers maquis s’organisent en Kabylie et dans le Constantinois dans les mois qui suivent les massacres de Sétif. Une expérience de la clandestinité qui s’avérera très utile par la suite. Beaucoup de chefs de la révolution algérienne parleront du 8 mai comme d’un déclic : « Ce jour-là j’ai vieilli prématurément. L’adolescent que j’étais est devenu un homme. Ce jour-là le monde a basculé », dira Houari Boumediene, ancien président de l’Algérie.

Idem pour le très regretté Mohamed Boudiaf, notre Kennedy, président aimé par le peuple et donc assassiné. Ce chef historique de la révolution (sa carte du FLN porte le numéro 1) sera particulièrement touché par l’événement puisqu’il s’engagera avec les nationalistes pratiquement au lendemain du massacre.

Nombre d’algériens voient Sétif comme le point de non retour, la première marche vers la libération du pays. Le général Duval qui commanda les troupes de répression, lancera au gouvernement au lendemain des événements: « Je vous donne la paix pour dix ans, à vous de vous en servir pour réconcilier les deux communautés. » Des paroles de devin : neuf ans plus tard éclatera la Guerre d’Algérie.

Idir Hocini

Crédit photos : Musée national du Moudjahid (Riadh El Feth, Alger).

Idir Hocini

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