Ruciana est une banlieue paisible. Des maisons disparates aux palissades boisées jonglent avec des grillages austères qui protègent des petits lopins de jardins. Le taxi polonais se gare dans une allée déserte, avec Mateusz, l’interprète, nous nous dirigeons machinalement vers une clôture presque carcérale pensant trouver là notre foyer. Dans l’interphone, l’habitant nous indique la grande baraque récente jaune citron à côté. Rassurés de ne pas tomber dans le cliché d’une pension glauque aux faux airs d’orphelinats, nous sonnons à l’endroit indiqué.
Notre présence ne dérange pas du tout l’institution polonaise, au contraire, nous avons le droit à un accueil chaleureux de la part d’un jeune garçon au sourire farceur, et d’une ado branchée sur son iPod qui nous crient « Francuski ! francuski ! ». Wojcieck, un de leurs éducateurs nous invite à entrer, il est désolé que nous ne rencontrions pas les autres enfants qui sont à l’école. Il nous précise qu’il est interdit de prendre en photo les mineurs ainsi que de l’intérieur de la maison, l’administration n’a pas donné son accord.
IMG_0290Nous commençons l’entretien. Notre comité d’accueil fait discrètement des excursions dans le bureau des tuteurs pour écouter l’interview et répondre avec humour aux questions traduites par Mateusz. Il n’y a pas de censure, pas de réticence de la part de notre interlocuteur à laisser les enfants s’exprimer librement sur leur vie dans le foyer. La complicité est claire entre le pédagogue et ses protégés, l’autorité est respectée et sonne avec bienveillance quand il leur intime l’ordre d’aller en cours ! La discussion avec Wojcieck peut reprendre. « Les enfants sont là à cause de leur situation difficile où s’ils en ont, de celle de leurs parents… qu’il s’agisse d’alcoolisme, d’abus, de précarité ou bien de déscolarisation, ils peuvent être placés chez nous ». L’homme insiste sur le fait qu’ils ne connaissent pas tous de situations de maltraitance psychologique ou physique. « Il ne faut pas généraliser chaque situation est unique, on travaille au cas par cas avec eux ».
Le centre accueille des mineurs qui ont entre 8 et 18 ans. « Il est important de les considérer en individus, pas seulement en enfants », précise Wojcieck. Les jeunes placés ne s’adaptent pas tous au même rythme. « On cherche à s’éloigner de l’orphelinat au sens strict du terme pour les traiter comme des particuliers », pour cela, les tuteurs organisent un certain nombre de taches en plus des activités d’intendance. « Nous organisons régulièrement des barbecues avec les parents pour resserrer les liens familiaux ». Les éducateurs sont en contact permanent avec le système scolaire, les médecins et les familles des enfants. « Notre rôle est de répondre aux besoins des jeunes, de prendre soin d’eux et de les aider dans leur développement personnel », il insiste sur la nécessité pour leur bien-être d’exercer leurs passions personnelles avec créativité.
« Ça les aide à surmonter leurs difficultés »
Pour les sortir de leur quotidien et qu’ils apprennent à vivre en groupe, le foyer organise des sorties bowling, les emmènent manger des pizzas de temps en temps, « comme des enfants de leur âge ». Et comme tout individu, ils doivent devenir autonomes, « ils participent aux tâches ménagères, ils font leur lessive, préparent les repas dont ils ont choisi les menus avec les tuteurs ». P, la jeune fille qui nous a accueillie à notre arrivée revient dans le bureau, un peu boudeuse, un peu moqueuse. Wojcieck lui demande d’aller à son cours, sa prof doit arriver. Après un juron bien classique pour une ado contrariée, elle tente une diversion et nous propose un café. Nous l’acceptons. Elle nous apporte des mugs et pose un pot de café soluble sur la table. Notre interprète Mateusz transmet mon étonnement à l’éducateur.
« Ils n’ont pas le droit de boire de caféine ni de fumer, ils sont trop jeunes encore » répond-il amusé de notre remarque. Nous lui demandons s’il est proche de ses pupilles, « C’est essentiel de maintenir un dialogue avec eux, qu’ils puissent se confier, me poser des questions… Ils ont une maturité plus grande que les enfants de leurs âges, ils sont adultes sur certains points avant l’heure à cause de leur expérience de vie ». Le centre garde contact avec certains de ses anciens protégés, à dix-huit ans il faut qu’ils prennent leur envol, s’insèrent dans la société adulte. « Même si nous les encourageons à partir faire leur vie, nous ne leur fermons pas la porte. S’ils veulent rester au centre et devenir éducateurs, ils le peuvent ». Pour Wojcieck, son métier est une véritable vocation « J’ai toujours voulu aider les enfants, bien sûr j’ai ma vie à côté et il est essentiel de garder une limite raisonnable avec les enfants, car après ils partent ».
Avant de partir, on nous propose de visiter la maison. Le rez-de-chaussée est spacieux et lumineux. C’est étonnamment épuré « pour que les enfants puissent se projeter ». Les murs sont colorés, les chambres sont à l’image de celles de n’importe quelles adolescentes, chaleureuses ! Dans le jardin derrière, on nous montre le petit potager que « les enfants ont tenu à créer pour cuisiner leurs légumes ». Quant aux relations avec le voisinage et sa manière de considérer les jeunes particuliers, « ils parlent souvent avec les voisins qui sont très bienveillants à leur égard, en Pologne nous n’avons pas de préjugés envers les adolescents en difficulté ».
Victoire Chevreul.

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