Prenez-le comme vous voudrez : comme une histoire (même tirée par les cheveux), comme un réquisitoire, comme un pamphlet, comme un cri venu du fin-fond de nos tripes. Nous vous écrivons entre New York et Paris. Croyez-nous, peuple français, individus inconnus, immigrés avec ou sans papiers, travailleurs ou chômeurs, retraités ou préretraités, manifestants ou coursiers, Aborigènes de Papouasie qui lisez ces lignes, nous pleurons de chaudes larmes d’avoir quitté New York. D’avoir quitté la si grande, la si brillante, la si fabuleuse Amérique. La Terre où l’on se risque le cœur battant, celle qui fait rêver…

Les valises sont lourdes. Pleines de souvenirs enfouis, d’aventures, de vêtements qu’amis et ennemis nous avaient commandés : « Hey, tu vas aux States, tu me prends des baskets ? » Mais, entre nous, qu’une chose soit claire : New York, c’est peut-être les baskets à prix désinfectés, mais c’est des tas d’autre chose aussi.

C’est : des lumières par milliers, des taxis qui déboulent à la vitesse des éclairs, des décors de films, des chemins, des destins, une contrée où l’on se doit d’espérer, c’est la ville exaltée et, à quelques stations de métro, la mer calme et reposée (pas comme dans « Le Jour d’après »), des parcours de vie qu’on envie, des histoires d’hommes qu’on veut vivre. Celle de Lucien, lisez-là : Marseillais, il était venu dans la Grande Pomme pour y flâner. Le temps ne pressait pas, la France ne lui manquait pas. Mais son visa allait expirer.

Un jour, flânant, il s’arrête devant une usine désaffectée de Brooklyn. Il rencontre le propriétaire, décapité par la crise économique. Lucien lui propose d’en faire un centre d’art contemporain. Le gars ne voit pas l’intérêt, mais accepte, prend le risque. Aujourd’hui, The Invisible Dog souffle sa première bougie. Il y a un théâtre au sous-sol, les artistes se battent pour y exposer, connus et inconnus. Depuis, pour avoir apporté une telle chose au pays, à al ville, Lucien à la Green Card… Happy end !

Les larmes coulent, de plus belle. Le rêve américain s’éloigne, l’avion fonce dans le ciel dégagé, qui s’assombrit avec la nuit. Il fonce, rejoindre l’autre terre, celle d’en face, l’Europe. Celle qu’on ne veut plus voir, plus pour l’instant, parce qu’on a goûté et aimé l’Ailleurs. Et cet ailleurs est américain.

New York et ses freins du métro qui grésillent, ses mélodies de Broadway, ses ascenseurs filant dans les buildings, ses guitares et violons de l’East Village, son rap à Harlem, son ragga à Brooklyn, ses klaxons, ses moteurs vrombissants, son jazz qui s’évade des cafés. New York : la muse de Woody Allen, le terrain de jeu d’Andy Warhol, le laboratoire de John Cage, la terre préférée de Marcel Duchamp, le terreau coloré de Basquiat, le berceau des nouveaux nées Nicki Minaj et Lady Gaga. Le substrat de Spike Lee.

New York, on veut pas te quitter. Et France, on veut pas te revoir. Plus maintenant, ça y est, terminé ! On a fait notre temps chez toi, on n’a fait que passer. Notre Vie n’est pas là, elle l’a été, elle ne l’est plus. Elle est ailleurs. On ne veut ni de Sarkozy, ni de Bruni, ni d’Hortefeux et de ses menaces de feux. On se voit mieux sous l’ère Obama. Là-bas, à New York, ils ne savent même pas le nom du président français. Quand on le leur dit, ils font « oui » poliment de la tête.

Et puis, on leur raconte un peu l’actualité de chez nous, les Roms, pourtant européens, « circularisés », expulsés, les manifestants mécontents, les salariés énervés, le reste. Sadae, 14 ans, s’étonne : « Oh, je pensais que la France accueillait correctement les immigrés, parce qu’on dit que c’est le pays des droits de l’homme. » C’est sans doute ce que lui a appris la maitresse, mais elle n’était pas au courant de tout.

Une autre New Yorkaise, qui parle de chez elle : « La retraite, ici, c’est… euh… Récemment, un procureur l’a prise à 90 ans. Après, il est devenu consultant, donc… » Les réalités françaises et américaines ne sont pas les mêmes, les combats sont différents, mais de part et d’autre de l’Atlantique, ils sont acharnés. A New York, en ce moment, on se bat contre l’insécurité (comme en France) et les citoyens semblent s’être entendus sur le sujet. « Depuis Obama, il n’y plus d’homicide dans ma cité », affirme Sadae, qui vit à Harlem et voit en Obama une sorte d’homme providentiel. Sauf que l’actuel président des Etats-Unis n’est pour pas grand-chose dans la politique sécuritaire de New-York. L’ancien maire républicain de la ville, Rudolph Giuliani, et sa « tolérance zéro » pour les faits de délinquance, sont passés par là. Giuliani copié en France, jamais égalé…

Bref, on n’est pas dupe, mais on veut vivre dans un pays où l’on ne prêtera attention ni à notre nom, ni à notre poids, ni à notre gueule, ni aux pépettes qu’on accumulera sur un compte épargne. Ben oui, on a nos contradictions, ce qu’on aime dans l’Amérique, moins égalitaire, on le sait bien, que la France, c’est cette promesse de liberté qui tient ses promesses. Paola vit depuis quatre ans à New York : « Je ne pourrais plus revenir en France. Là-bas (en France, donc), les gens sont classés dans des catégories. Je ne pourrais pas. Ici, j’ai des amis jaunes, noirs, grands, plus riches que moi, moins riches que moi, petits, jeunes, vieux… »

Ce soir-là sur la terrasse de Paola, on a compris le sens de ses propos. Au loin, il y avait l’Empire State Building qui éclairait la nuit pâle. Et au-dessus, il y avait la Lune, pleine, rayonnante. On a compris qu’on voulait être ici, pour longtemps, voire pour la Vie.

Lundi, c’est-à-dire aujourd’hui, sous la pluie, on ira à la fac, en France. Pour une première année. Ça se trouve, on ne la terminera même pas. D’autres choses nous attendent, loin d’ici. Si nous sommes revenus, c’est pour prendre des amies à nous, dans nos bagages. Elles aussi, qui n’ont pas encore vu, rêvent de voir. Alors, on ira. Et puis, si un jour on s’en lasse, on partira. Là-bas aussi, on ne sera peut être que de passage…

Mehdi Meklat et Badroudine Said Abdallah

Nous voudrions remercier celui sans qui nous n’aurions pas autant appris : l’ami Ramdane Touhami.

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