Ce n’est pas pour rien que la projection américaine des Derniers Parisiens de ce mercredi soir de juin a eu lieu à Harlem au nord de Manhattan. Comme Pigalle à Paris, ce quartier populaire new yorkais s’est aussi spectaculairement transformé. Sorti début 2017, le premier long-métrage de Hamé et Ekoué de la Rumeur raconte l’histoire de Nas (Reda Kateb), trentenaire sorti de prison qui retrouve son grand frère Arezki (Slimane Dazi). Comme le héros d’une mythologie urbaine, Nas, qui cherche à se refaire, mise sur leur bar de Pigalle, quartier populaire de Paris touché par la gentrification. Ce soir à New York, la projection a lieu à Little Sénégal, entre la 116e rue et les célèbres avenues Malcolm X, Lenox et Frederick Douglass. Ici, les commerces portent les couleurs vives de l’Afrique de l’Ouest et les immigrés de la région sont nombreux : Sénégal, mais aussi Mali, Burkina Faso, Côte d’Ivoire… Beaucoup parlent français. Mitchell, un ancien habitant du quartier raconte : « Avant, Harlem, c’était drogue, trafics, violence…  C’était un quartier sans espoir. Jamais tu n’aurais imaginé te balader ici si tu n’étais pas du coin. Et personne ici ne parlait français ! » 

Pigalle, Harlem, transformés par la gentrification

Aujourd’hui, les touristes se promènent tranquillement, vont manger un ceviche, cette salade venue d’Amérique latine à la Harlem Tavern ou boire un café glacé au lait de Macadamia au Silvana café, petit café propret aux tons bleutés où on vient lire ou travailler. Au sous-sol, c’est une autre ambiance : le bar, qui revendique son allure de speakeasy au décor moyen-oriental, accueille régulièrement musiciens du monde, DJs et autres performeurs. Le café-bar est tenu par Silvana, Israélienne vivant à New York, et son mari Abdel, artiste Burkinabé au sourire facile qui tient un autre bar musical non loin, le Shrine. Le monde est ici !

La venue de Ekoué et Hamé aux Etats-Unis s’est décidée à la dernière minute mais n’est pas due au hasard. Hamé a fait une partie de ses études à New York et voit ce voyage comme « une belle boucle« . « Ca avait du sens de faire cette projection dans un bar puisque Les Derniers Parisiens raconte aussi l’histoire d’un bar, et celle de la prédation sur des baux immobiliers par des chaînes de franchise internationales partout dans le monde. Harlem aussi est frappé de plein fouet par ce phénomène. Globalement, les gens ont très bien compris ce qu’on a voulu montrer ». 

Faire connaître Les Derniers Parisiens aux Américains

Ce soir, chez Silvana, une quarantaine de spectateurs ont descendu les marches étroites vers le bar au sous-sol pour regarder Les Derniers Parisiens écrit, réalisé et produit par Hamé et Ekoué. Les deux artistes n’en sont pas à leurs premiers pas dans le cinéma : parmi leurs dernières réalisations, un documentaire sur la famille d’Adama Traore, jeune homme mort il y a deux ans, à l’âge de 24 ans, suite à une interpellation par des gendarmes à Beaumont-sur-Oise. 

C’est un programme appelé Young French Cinema qui a amené Hamé et Ekoué chez Silvana, nous expliquent les organisateurs. Le programme, créé par l’organisation UniFrance avec l’ambassade de France, facilite la circulation de premiers ou seconds longs-métrages français qui n’ont pas de distribution aux Etats-Unis. C’est le cas des Derniers Parisiens. C’est aussi l’occasion de faire connaître le cinéma français aux habitants de Harlem, quartier encore délaissé sur le plan cinématographique, explique Adeline Monzier, correspondante d’Unifrance à New York. Elle vit à Harlem et connaît bien le Silvana café. « Aucun cinéma art et essai commercial n’existe dans cette partie de la ville, alors même que le quartier de Harlem est en pleine mutation avec une population cosmopolite et familiale en demande de sorties culturelles« . Pour remédier au problème, elle a créé Uptown Flicks, une organisation qui vise à développer l’offre de cinéma indépendant, surtout français, et à Harlem particulièrement.

Devant le café Silvana, Hamé et Ekoué semblent jet laggés mais ils ont le sourire. Très accessibles, il discutent tranquillement avec leurs futurs spectateurs. Leur film, sorti il y a plus d’un an, n’a pas encore de distributeur américain. La veille, une projection du film a déjà eu lieu au FIAF (French Institute Alliance Française) attirant près de 300 spectateurs. Le lendemain, une visite à Colombus, Ohio, conclut leur voyage américain.  

Les rappeurs, souvent considérés comme des voyous, peuvent être des intellectuels qui utilisent le rap comme un outil de changement social

Si certains francophones, connaissaient les deux artistes, pour beaucoup c’est une découverte. Avec un grand sourire, Safiya, 35 ans, avocate en immigration, est enthousiaste. « I loved it ! J’ai adoré. J’aime voir ce monde à l’écran, j’ai apprécié la solidarité, la diversité qu’on y voit. Et on voit que les gens travaillent dur à Paris, alors qu’ici on a ce stéréotype des Français qui ont tout sans rien faire ». Assise au fond de la salle, Brianna, New-Yorkaise de 25 ans, est plongée dans ses pensées. « J’ai trouvé que le film avait beaucoup de sens, j’ai compris le message. Mes parents viennent du Salvador, je sais ce que sont les obstacles quand on veut s’intégrer« . Sur un petit banc à côté du DJ du bar, Mathurin, 38 ans, originaire d’Afrique de l’Ouest, nous répond dans un français impeccable. « Ca fait plaisir de voir que des rappeurs français s’adonnent au cinéma et restituent certaines réalités de leur région. Ca montre que les rappeurs, souvent considérés comme des voyous, peuvent être des intellectuels qui utilisent le rap comme un outil de changement social ».

Et ce n’est pas fini ! Les deux artistes ne connaissent pas de pause. Ils travaillent actuellement sur une nouvelle production L’Enkas, première réalisation de Sarah Marx écrite par Hamé et Ekoué avec Sandrine Bonnaire et qui a elle aussi des allures d’odyssée urbaine. « Dès qu’on rentre à Paris, on s’y remet« , assurent-ils. On suivra cela de près !

Sarah SMAÏL (New York)

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