14h, premier sms : « T’es où ? » Ils ne le savent pas, mais je suis encore dans mon lit. 15h, deuxième message : « Viens vite ! Il commence à y avoir du monde là ! » J’étais réveillé mais sous la douche. A 16h je suis fin prêt et réponds : « Je sors de chez moi, je suis là dans 15 minutes, à tout de suite ! » Après avoir pris mon p’tit déj, je sors et vais prendre le bus. Il est 16h30 quand j’arrive à Times Square, au croisement de la 7e Avenue et de la 42e rue.

Il me faut quinze minutes pour trouver mes amis dans la foule. Je leur demande (par téléphone) de faire de grands signes pour que je puisse les apercevoir. « Excuse me please » « Sorry, sorry », il n’y a pas grand monde qui veuille me laisser passer. A peine ai-je eu le temps de saluer mes copains et mes copines que la police arrive et nous demande de dégager la voie. « Everybody move please. This is a emergency lane, nobody can stay here ! » (« Tout le monde bouge s’il vous plaît. C’est une voie d’urgence, vous ne pouvez pas rester là ! »).

Les cops nous disent de descendre sur la 6e avenue, beaucoup trop loin pour apprécier le spectacle. Je ne bougerai pas ! Les policiers se font de plus en plus bruyants, ils crient dans les mégaphones, nous disent que personne ne pourra rester ici, qu’il faut partir. La foule dégrossit, et à la fin nous sommes une vingtaine d’irréductibles touristes à résister encore et toujours aux agents des forces de l’ordre. L’un d’eux me regarde droit dans les yeux et me lance : « You ! Move ! I told you to move ! Right now ! » (« Toi ! Pars ! Je t’ai dit de partir ! Tout de suite ! »), et j’ai la mauvaise idée de faire mine de ne pas comprendre. Le voilà maintenant qui avance vers moi avec de l’énervement plein les yeux (j’ai eu peur à ce moment-là).

Heureusement, au même moment un autre policier annonce dans son mégaphone que nous allons pouvoir avancer et être placés face à la scène où se produiront les artistes. Bonne nouvelle. Le policier énervé m’a oublié, d’autres de ses collègues nous fouillent et nous laissent passer. On est devant la scène. La meilleure place.

6h 45min 17sec (PM : post meridiem, autrement dit 18 h 45min 17sec), lit-on sur un des écrans géants. Il ne fait pas très froid. Au passage on a rencontré des jeunes Français (des Françaises surtout) avec qui on va passer la soirée. Pendant la première demi-heure, il ne se passe pas grand-chose. En fait, il ne se passe rien, alors on en profite pour sympathiser et taper la discute.

6h 15min 00sec. Enfin un peu de musique. Dans les haut-parleurs on entend « I got a feeling » des Black Eyed Peas. Ça met un peu d’ambiance, un quart d’heure passe. Sur l’écran géant en face de nous, un compteur donne le décompte pour le nouvel an à Paris. 10, 9, 8… Tout le monde crie pour le décompte, en anglais bien sûr. 7, 6, 5… Des roulements de tambours retentissent, un peu de musique arrive. 4, 3, 2… On s’époumone, on crie tous le plus fort possible. 1… La musique est assez forte, tout le monde est excité ! Zéro ! On crie, on siffle, on danse, l’écran géant nous fait une blague « 6 hours left ! » (« Plus que 6 heures »).

Une blague, pas vraiment, car en France, c’est minuit. Je lance quelques appels « à la maison » pour souhaiter une bonne année et je me replonge dans l’ambiance Times Squarienne. La musique est cette fois-ci très forte, des trompettes, des tambours, un véritable orchestre accueille la fameuse boule géante. Quatre mètre de diamètre, elle monte, elle monte, elle est tout en haut du gratte-ciel, illuminée de ses milliers de lumières (32 256 LED l’éclairent). Un présentateur arrive, la foule se calme un peu. Speech, pub pour un fabricant de télé, nous raconte que c’est la plus grande boule à LED du monde, re-pub. La folie retombe et la musique s’arrête. Des écrans géants s’éteignent. Problèmes techniques du côté de la régie. La musique revient avec tout le reste. Ouf !

5h 00min 10sec avant minuit. Je reconnais la chanteuse Kesha sur la scène. Lancer dans la foule de chapeaux bleus et de ballons bleus aux couleurs de la marque Nivea. A la fin de son medley de 5 minutes, Kesha monte sur un Papa Noël de 2 mètres et 110 kilos puis s’en va. Le présentateur annonce qu’il va y avoir un mariage un peu plus tard.

3h 37min 15sec. Nos estomacs crient. On décide de commander une pizza, pour rire. Je dégaine mon tel, compose le numéro de la pizzeria et je demande une pizza 4 fromages, à l’angle de la 7e Avenue et de la 42e Rue, entre deux éclats de rire. Réponse claire à l’autre bout : la  pizza sera là dans 10 minutes ! Eh oui, 10 minutes et 15 dollars plus tard on était en train de manger une pizza au milieu de Times Square, je n’y croyais pas.

Cette courte et délicieuse pause s’achève quand les Backstreet Boys se pointent ! Les ex-adolescentes des années 90 s’extasient devant ce boys band d’ex-ados. « Aaaaaah », crient-elles, vous savez, ce cri qui tout à la fois déchire les cordes vocales et crèvent les tympans. Les Backstreet Boys chantent eux aussi un medley de 5 minutes. C’est suivi d’un concours de baisers devant les caméras.

Trois compétiteurs, chacun embrasse une fille et la foule fait du bruit pour le meilleur. Le premier fait un simple baiser, basique, efficace. Le deuxième fait basculer la jeune femme comme dans une danse, et il l’embrasse. Le troisième soulève la fille dans les airs, l’embrasse et la fait retomber au sol. Du point de vue artistique c’était assez osé mais le résultat est pas mal. Perso, je vote pour le deuxième, et c’est lui qui a gagné !

Un homme en costume cravate noir, avec de belles chaussures et une coupe étudiée à la mèche près vient se poster à côté du présentateur. Il va se marier. « C’est un jour spécial pour vous, bla bla bla, quel heureux événement… » Le présentateur sort un petit speech patriotique, indiquant que les deux témoins entre-temps arrivés sur scène sont d’anciens militaires, l’un a fait le Vietnam et l’autre était en Irak. Le marié ajoute qu’il est engagé dans l’armée lui aussi et qu’il a réussi à venir ici ce soir spécialement pour son mariage. La mariée fait son apparition dans sa robe blanche munie d’une traîne. Ils prononcent leurs vœux, se mettent les anneaux et s’embrassent. C’est beau, une fille pleure derrière moi. Elle pleure plus que moi que le jour où j’ai appris la mort de Michael Jackson.

3h 00min 10sec avant « midnight ». Ces trois dernières heures vont passées très vite, beaucoup d’artistes se succédant sur scène. Kesha revient et refait la même chose que tout à l’heure, remonte sur les épaules du même Père Noel. Les Backstreet Boys, idem. Elvis Crespo se pointe. Contrairement aux autres, il ne balance pas de medley, mais chante pendant une vingtaine de minutes en commençant par la chanson « Suavemente ». Au refrain, la foule entonne les deux mots que tout le monde connaît : « Suavemente, Besaaaame ». Je fais tomber l’iPad d’une jeune fille se trouvant derrière moi, plus de peur que de mal. Mais quelle idée d’amener son iPad à Times Square le soir du nouvel an…

2h 00min 10sec. Dernier « couple of hours ». Quatre heures qu’on est debout et qu’on assiste à un spectacle pas vraiment à la hauteur de nos espérances mais assez divertissant quand même. Plus de musique, ni de mariage, ni de concours de bisous. La gens dans la foule peuvent faire connaissance, parler de leurs hobbies… Hormis trois ou quatre chansons diffusées dans les haut-parleurs, c’est le vide total. On en profite pour sympathiser avec des Canadiennes, avec qui on espère passer le reste de la soirée, mais passons sur ces détails…

1h 00min 10sec. Tout le monde a les yeux rivés sur l’écran face à nous. 9, 8, 7… Répétition du décompte. Folie dans l’assistance. Plus qu’une heure et nous serons en 2011. Le présentateur refait son apparition et se place devant une urne contenant des résolutions pour la nouvelle année. « Je serai un meilleur mari et je serai plus présent pour ma femme et mes enfants », « Je vais gagner à la loterie nationale », « En 2011 je serai moins machiavélique avec mes amis », et notre Monsieur Loyal de lancer : « Je ne sais pas ce que veut dire « machiavélique », il a dû se tromper quand il l’a écrit. » Les mots intellos n’ont pas la cote aux States… Je ne veux pas remuer le couteau dans la plaie, mais les Français n’ont peut-être pas tort quand ils disent que les Américains ne sont pas les êtres les plus intelligents de la planète. Revoilà les Backstreet Boys et Kesha pour leurs 5 minutes réglementaires, suivis de « Suavemente ».

0h 15min 18sec. Stress. Chacun réfléchit à ce qu’il va faire à la fin du décompte. Certains cherchent une personne à embrasser, d’autre préparent la pose qu’ils prendront sur leur photo ou ce qu’ils diront dans leur vidéo. Les cœurs s’emballent.
0h 5min 50sec. On se tient prêt.
0h 3min 13sec. « Dans 3 minutes on est en 2011. » C’est ce à quoi pensent toutes les personnes réunies à Times Square.
0h 1min 00sec. Des tambours, des trompettes, à peu près la même chanson qu’on a mise quand Armstrong a marché sur la Lune. La boule à facettes, à faire pâlir le Travolta de « La Fièvre du samedi soir », commence à se soulever, plu haut, toujours plus haut… C’est la minute la plus longue de ma vie. Les secondes sont des minutes.
0h 00min 45sec. Electricité dans l’air, je me rapproche grossièrement d’une jolie fille.
0h 00min 20sec. Certains lancent le décompte.

0h 00min 10sec. NINE… On a retrouvé nos forces, on a tous la pêche. EIGHT… Nos cordes vocales sont épuisées, mais on crie le plus fort possible. SEVEN… Encore plus fort si c’est possible. SIX… Nos pupilles se dilatent, comme si on avait avalé un comprimé bizarre, c’est stupéfiant. FIVE… On a tous un grand sourire aux lèvres, on sert nos poings au maximum. FOUR… « Oh my God ! », crient les uns, les autres se taisent, trop concentrés pour penser à quoi que ce soit. THREE… Les couples se mettent face à face, mais les yeux tournés vers l’écran pour s’embrasser au moment où le « zéro » s’affichera. TWO… Je bouscule « sans faire exprès » une jolie fille pour qu’elle se retourne.

ZERO ! Tout le monde crie, siffle, saute, crie, s’embrasse, se prend dans les bras, pleurent, crie, crie, crie ! J’embrasse cette jolie fille, je vous passe les détails, puis une autre, et une autre, et oui, dans la folie du moment j’embrasse même un garçon je l’avoue. Des confettis (aux couleurs du drapeau américain) tombent par milliers, les flashs crépitent de partout, pire que des paparazzis pistant Britney Spears, pire que des paparazzis flashant une Paris Hilton nue.

01/01/2011, 00h 01min 10sec. Les gens sont encore en train de sauter de joie, de crier et de flasher tout ce qui bouge. Derrière nous, au loin, à Central Park, des feux d’artifice éclatent dans les airs. Pendant 10 minutes, on reste au milieu de Times Square à crier, à danser, à sourire, à rire, à s’embrasser. Puis direction le MacDo pour certains, le métro pour d’autres, direction « la soirée qui ne fait que commencer » pour le reste, dont je fais partie.

Malheureusement, les jeunes filles et garçons avec qui je me trouve me faussent compagnie pour aller au MacDo et rentrer chez eux ensuite (je suis un vrai gentleman alors j’accompagne les filles jusqu’au métro). Ceci fait, je pars en quête d’une fête ou de n’importe quoi qui pourra faire office de fête, pour vivre cette nuit, car c’est la première et peut-être la dernière fois que je suis à New York City, en plein centre de Times Square un soir de  Nouvel An.

Je trouve enfin mon bonheur. D’abord avec des jeunes qui viennent du Kazakhstan, avec qui je rigole bien. Je dois me séparer d’eux rapidement, en fait, c’est un policier qui me sépare d’eux. En effet, la tension est montée lorsque j’ai appelé l’un d’entre eux du nom de ce célèbre journaliste kazakh, nommé Borat. Je reste quelques instants avec le policier qui me laisse partir car « on est en 2011, cette année tout le monde a le droit à une deuxième chance ! ». Sympa.

Je me retrouve dans un taxi avec des Français, qui m’emmènent dans une fête où je sais que je ne vais pas entrer avec mon style jean/basket. Une fois arrivé, je me fais recaler comme je m’y attendais, et surtout je n’ai pas les 75$ de l’entrée, mais je n’ai pas payé le taxi, c’est déjà ça ! Entre les gens déguisés en crème glacée ou en hot-dogs, les jeunes filles en super-mini-mini-jupe par 0° Celsius, et les milliers de policiers en faction à chaque coin de rue, je passe quelques bons moments.

Il est 4heures quand je monte dans le bus, direction la maison. Plus de voix, une terrible envie de pisser, des yeux qui se ferment tout seuls et un nouveau chapeau, c’est comme ça que je rentre.

01/01/2011, 04h 20min 00sec. Je monte les escaliers, ouvre la porte, vais soulager ma vessie, fonce dans mon lit et m’endors instantanément, le sourire aux lèvres. On est en 2011, je suis à New York. Ça me suffit pour être heureux ! Il faut bien que je profite de cette nuit de sommeil, car demain je commence le travail : des cours de ski à des jeunes dans une station de montagne.

Bonne année 2011 !

Saïd Benarroudj

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