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J’ai appris la nouvelle mercredi matin : mon collègue d’origine haïtienne ne viendrait pas au travail. Tous ses proches habitent non loin de Port-au-Prince. Une cellule psychologique est mise en place en urgence dans les locaux de la Bourse du travail de Saint-Denis pour venir en aide aux personnes qui le souhaitent. Je m’y rends. Des personnels de la Croix-Rouge déambulent un peu partout, des psychologues et des psychiatres sont disponibles.

Dans la salle, une immense tristesse. Toutes les personnes sont dans l’incertitude et la crainte d’apprendre que leurs proches ont péri : les appels téléphoniques ne passent toujours pas. Haïti est coupé du monde. « J’ai toute ma famille là-bas sauf ma mère et je suis sans nouvelles. Mon père y est parti en vacances là bas. Ils habitent à Léogane, c’est une province près de Port-au-Prince », raconte Mara, âgée d’une vingtaine d’années, agrippée à son portable. Sur l’estrade, une association haïtienne tente de rassembler les esprits tout en répétant qu’elle n’a aucune nouvelle à transmettre et qu’elle n’accepte pas les dons.

Dans l’assemblée, des gens émettent des messages d’espoir au micro ainsi que des réclamations : « La communauté internationale semble bien investie pour Port-au-Prince mais qu’en est-il des autres villes ? On n’entend parler que de la capitale ! », s’inquiète un homme. D’autres voix s’insurgent, dont celle de Mara : « Je ne veux pas qu’on m’aide, je ne veux pas voir un psychiatre, je ne suis pas folle. L’urgence, c’est de les aider là-bas, d’envoyer de l’eau, de la nourriture, des médicaments. Pleurer, on a déjà assez pleuré, maintenant il faut agir. »

Johnny, la quarantaine, est venu seul : « Je travaille en intérim mais là je ne pouvais pas aller travailler. Je suis venu ici pour avoir des informations autres que celles fournies par la télévision. » La mine bousculée, Johnny qui a vécu à Haïti jusqu’à l’âge de 22 ans, parle sur un ton lapidaire : « J’ai pas mal de famille là-bas, à Croix-des-Bouquets, à moins de 30 km de la capitale. C’est désastreux ce qui s’est passé. Il faut penser aux autres ensevelis, trouver un moyen de les aider. C’est une priorité. »

Johnny s’inquiète beaucoup pour l’avenir : son pays est décapité et ruiné. Des membres du gouvernement, tels le ministre de la justice et le ministre du tourisme ont déjà trouvé la mort dans cette catastrophe naturelle. « Ça va dégénérer au niveau sécuritaire. Il y a des gens du gouvernement qui sont morts, des gens qui pillent, des prisonniers en liberté. J’ai appris que les hôpitaux sont inaccessibles. C’est très dur ce que l’on vit et là, de vivre dans l’incertitude, aussi. » Il semble satisfait de l’aide massive ainsi que de la rapidité avec laquelle la communauté internationale a réagi : « Les Etats Unis, la France, j’ai aussi entendu la Chine, se mobilisent beaucoup. Ça montre qu’on n’est pas seuls même si on est un petit pays. »

Gina et Carole, deux amies soudées dans le malheur qui touche leur peuple sont, elles, venues trouver un soutien psychologique. « Ici, on n’est pas toutes seules devant la télé, en train de pleurer. On est venues rencontrer nos compatriotes. S’unir pendant une journée, ça ne peut que faire du bien. » Le blanc des yeux de Gina, strié de rouge, trahit sa profonde douleur. Elle raconte : « Ma famille est éparpillée, mes oncles et tantes, mes frères et sœurs. Je n’ai aucune nouvelle de mon frère avec lequel j’ai grandi ni de sa femme et de leur fille… »

Puis elle entame son récit de vie, les yeux humides : « Ma mère est décédée quand j’avais un an et demi, dans un séisme déjà, en 1981. J’ai été élevée par ma grand-mère, car mon père était alors parti en Guyane pour travailler. Je suis venue en France à 11 ans. » Après avoir éprouvé de la difficulté pour obtenir ses papiers français, cette Aquinoise a eu une fille. Ce n’est que lorsque son enfant a eu 3 ans qu’elle s’est vue remettre le précieux sésame. Elle travaille actuellement auprès de personnes âgées, un travail qui ne lui permet pas de vivre décemment et de payer l’aller-retour au pays, d’autant qu’elle est considérée, en expatriée française, comme un messie. Gina détourne son regard, en proie au désarroi : « Ça fait 17 ans que je ne les ai pas vus et cette année je me suis dit que je ferais un effort. »

Carole, qui est miragoane, est l’une des rares à avoir eu sa sœur en ligne mercredi à 12 heures, heure française (6 heures du matin à Haïti). « Je lui ai demandé où étaient les autres, s’ils étaient en vie, s’ils avaient à boire et à manger ou s’ils étaient sous les décombres. » Ses frères et sœurs sont à Port-au-Prince même, et ses parents habitent à l’extérieur de la capitale. Elle me dit ses angoisses d’être en France et non au pays. « Ma sœur vient d’accoucher il y a 8 jours et on ne sait rien. Je vais aller à la messe prévue samedi à 18 heures à Notre-Dame de Paris. » Chacun accompagne Carole dans ses prières.

Stéphanie Varet

Stéphanie Varet –

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