Palerme fait penser à Alger avec son anarchie urbanistique et la pléthore de petits commerces qui ont pignon sur rue. En faisant abstraction – mais c’est impossible – des magnifiques églises et théâtres, témoins du mariage des styles de toutes les influences étrangères qu’a connues la Sicile, on s’y tromperait presque. D’ailleurs, un adage antédiluvien a cours dans la culture populaire des Siciliens, identique au mot près à une maxime bien connu des Algériens : « L’ennemi vient de la mer. »

Les différents conquérants qui ont posé les pieds sur l’île ont fait les gros fainéants : ils ont construit sur ce qu’il y avait avant, donnant au final un patchwork architectural des plus saisissants, comme en témoigne la cathédrale de Palerme, construite à partir du XIIe siècle (photo du bas) ou le château de la Ziza. Voir surgir un petit bijou architectural entre deux bâtisses d’une banalité sans nom, au moment où un minet circule sur sa bicyclette des années 1950 équipée d’une sono qui crache une centaine de décibels, et alors que les mama siciliennes font sécher leur linge sur des balcons comme dans le bon vieux temps, c’est aussi ça Palerme. C’est surtout ça.

La ville a son charme, mais on sent que tout le potentiel n’est pas pleinement utilisé. Plusieurs bâtiments du centre historique qui ont franchement de la gueule sont abandonnés, certains édifices en ruine, suite aux bombardements de la Seconde Guerre mondiale, sont dans le même état qu’en 1943, le chômage et la précarité sévissent chez une bonne partie des Palermitains. Palerme est loin du pouvoir central, elle est à l’extrême sud du continent, elle est pour ainsi dire la banlieue de l’Europe. A tel point qu’une partie de la droite dure italienne propose carrément de faire sécession, le Sud à la « traîne » freinerait le Nord beaucoup plus dynamique.

La vie peut ne sembler pas chère, pour un touriste dont la seule préoccupation a été de se perfuser à la pizza. Mais l’Italie achetant son énergie à l’étranger, une facture de gaz ou d’électricité atteindra des sommets alpins. Et la mafia dans tout ça ? Si elle sait se montrer discrète quand il le faut, elle est là, chaque petit quartier a sa famille. On raconte ici que 90% des commerces sont « protégés » par le milieu. « Stop au racket » est un tag qu’on voit souvent sur les murs de la cité. Leur connivence avec les milieux politiques relève pour les Siciliens du pléonasme. Les années où les guerres de clans ont mis Palerme sous couvre-feu sont certes loin, mais le portrait du juge Giovanni Falcone placardé dans chaque rue invite au souvenir.

Schizophrène, la Sicile, je dirais pour finir. Au centre de tout, du temps ou le monde tournait autour de la Méditerranée, l’île est désormais un peu en marge, si bien que les Siciliens pour parler du reste de l’Italie disent : « le continent ».

Idir Hocini (Palerme)

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