Le refrain de la chanson du 113, Tonton du Bled qui dit « J’voulais rester à la cité mon père m’a dit lèlèla » n’est plus d’actualité. Le temps des vacances au pays toutes les années, été après été, n’est plus. Même si auparavant, le coût du billet pour l’Algérie n’était pas donné, la crise économique mondiale freine les ardeurs de voyages au bled. D’autant plus que le prix du trajet ne constitue qu’une dépense parmi d’autres. Voyages estivaux riment avec cadeaux (pour les cousins, les cousins des cousins, voire les futurs cousins qui ne sont pas encore nés).

Au téléphone avec les parents en Algérie, pas question d’annoncer la mauvaise nouvelle trop tôt. Quand la famille demande de l’autre côté de la Méditerranée, « Alors, vous venez quand ? », le chef de famille adopte d’abord une attitude digne d’un homme politique en campagne qui promet de baisser les impôts : « Incha’ Allah on viendra au mois de juillet. » Lors du deuxième appel, le patriarche commence à évoquer l’idée d’une possibilité probable de… report au mois d’août, pour des vacances plus courtes. Enfin, l’échéance s’approchant, il vient un moment où il faut avouer : cette année, on ne viendra pas. D’autre part, s’ajoute la saveur particulière de cette année, qui voit arriver le mois de Ramadan dès l’été, le 20 août prochain.Si l’exercice paraît simple, dans les faits, il n’est pas très aisé d’expliquer à la famille au bled pourquoi cette année, on fait une entorse au règlement. D’abord parce que le retour en terre natale est un pèlerinage en soit, que tout « bon croyant » se doit d’accomplir une fois l’an. Mais plus sérieusement parce que, par pudeur, on ne peut pas se permettre, en tant qu’immigrés de France, cinquième puissance mondiale, d’invoquer des problèmes d’argent qui ne permettent pas de payer le déplacement cette année. Car la France aux yeux des Algériens d’Algérie qui n’y ont jamais mis les pieds, c’est Hollywood Boulevard. Un mythe en somme. Pas question donc de parler de ses frêles finances.

Résultat des courses : on ne part pas en vacances. On reste chez soi, dans sa ville chérie, à profiter de la canicule et des pics de pollution parisiens. Il ne faut pas se plaindre non plus : la piscine Tournesol de Bondy est ouverte tout l’été, idem pour le Parc de la Mare à la Veuve, où des toboggans sont à la disposition de tous pour s’amuser. Tout ça remplacera les après-midis nostalgiques en Algérie, passés devant la télévision avec les tantes et les cousines à regarder « Cassandra », la série brésilienne plus saugrenue encore que « Les feux de l’amour ». Ou encore les trois mariages par semaine durant tout l’été (même pas besoin de se changer, dès qu’un mariage se termine, l’autre commence).

Et surtout, à 8 heures du matin, le marchand de poisson ambulant qui passe devant la maison et qui crie « el heut, el heut, rebha lèf, el heut » (poisson, poisson, 40 dinars le poisson), ou « Javel, javel », l’eau de Javel étant le produit favori de la ménagère algérienne).

D’un autre côté, les billets d’avion pour d’autres pays du Maghreb, comme le Maroc, sont beaucoup plus attractifs. La tentation est là. Envisager un petit séjour marocain est tout à fait supportable pour le porte-monnaie. Mais le risque est gros d’être accusé de haute trahison par la famille en Algérie. S’ils venaient à savoir que les cousins de France sont allés au Maroc, passer leurs vacances, à quelques kilomètres de l’Algérie, c’en serait fini. On entendrait siffler nos oreilles : « Quoi, ils ont préféré aller au Maroc plutôt que de venir ici, chez eux, dans leur pays ? Quel mépris ! »

Hanane Kaddour

Photo : vue aérienne de Bondy.

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Hanane Kaddour

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