Elle s’appelle Pascale Binet, citoyenne affranchie, professeure d’histoire-géo au lycée Blanqui. Ils s’appellent Rabah, Fatoumata, Amandine, Eugène ou Sémilia, ils sont mineurs (sauf un), ne votent pas encore (sauf un), mais s’y intéressent drôlement (sauf un ?). Ce dimanche soir, exceptionnellement, leur prof d’histoire les a conviés au lycée Blanqui de Saint-Ouen (93), et hop, ils y ont débarqué pour mater la soirée électorale. Oui, oui, vous avez bien entendu, au lycée ! En Education-Civique, c’est ça leur programme, l’Europe. Alors évidemment, décortiquer les résultats des différents partis, analyser les scores et cette fameuse  abstention sont des choses primordiales pour nos futurs citoyens.

Ils sont rentrés, tels des explorateurs d’un endroit inconnu. Regardant les couloirs sombres, appréciant le calme inhabituel du lieu. Puis se sont dirigés vers la salle affrétée pour l’occasion : le foyer. Vous savez, ces sortes de salles bien colorées, avec grand écran et canapés pour notre nouvelle génération Je-me-pose-je-suis-cool, pendant les récrés (pour les anciens, on parlera de Salle de détente). Quelques-uns avaient apporté Chips Nature, gobelets en plastique et boissons gazeuses.

Rabah porte un slim gris et des lunettes de soleil imitation Ray-Ban. Même si le Festival de Cannes et la tenue d’Angelina Jolie le passionne plus que les moins glamour élections européennes, il est un des seuls à avoir été voter. « Pour Cot-Ben … euh … Les Verts, pour la planète, là », affirme-t-il sans vraiment avoir pris en compte les inscriptions sur le papier qu’il a glissé dans l’urne, pour la première fois, cette après-midi. Plus tard, il critiquera le teint peu maquillé de Fillon et confondra Charlotte Gainsbourg avec une secrétaire générale des Verts. Et quand on vous dit que la politique se peopolise dangereusement …

Il n’est pas encore 20 heures, France 3 balance les premiers scores de l’abstention. Deux nigauds, au fond de la salle, jouent au Baby-foot. Et pourtant, la situation est loin d’être amusante. Fatoumata, affalée dans une banquette, assiste éberluée au triste spectacle de la politique. Celle qui est plutôt sous le charme d’Olivier Besancenot constate que « tous les militants d’extrême-droite se rendent au vote, contrairement à la classe populaire », qui pour beaucoup « a d’autres préoccupations que l’Europe ».

La balle a cessé de rouler sur la table du baby. Les regards se sont tous tournés vers l’écran. On retient son souffle pour lé décompte final : « 5, 4, 3, 2, 1 », ils ont vu le bleu l’emporter. « C’est le parti de Sarkozy, là ? » a demandé une voix, « oui » a répondu une autre. Mines déçues. Mais la balle du baby s’est remise à rouler, la terre ne s’étant pas arrêté de tourner elle non plus. « Attendez, cherche à rassurer Pascale Binet, qui visiblement a des idées de gauche, si on fait le total de tous les partis de gauche, ils l’emportent sur les partis de droite. » En effet, sans calculatrices, ils se sont mis à compter, mêlant PS et NPA, ajoutant le Front de gauche et même « les écologistes ». Mines satisfaites.

Quelques minutes plus tard, le chiffre de l’abstention est confirmé. Dans l’élan, Sémilia confie timidement que sa « mère aussi n’a pas pu y aller ». On ne l’excusera pas. Les élèves, plutôt abasourdis par ce manque d’intérêt pour ce chapitre important qu’ils ont étudié cette année, sont limite énervés. Un agacement rassurant qui augure de participations records aux prochains scrutins. Sur l’écran, les politiques défilent. La patronne du PS a du mal à se traîner jusqu’à son pupitre pour s’avouer vaincue mais « responsable », alors les élèves (si l’un parmi eux est pro-UMP, il le cache bien) l‘encouragent : « Allez Martine, allez Martine ! » scandent-ils. Puis, ils sont hilares en voyant Valérie Pécresse qui semble un peu pompette après « la victoire du parti du président ».

Ils n’ont pas tout écouté. Ont retenu que Sarkozy avait « encore gagné ». Que les Verts avaient battu les socialistes. Que Delanoë appartenait au PS et non à l’UMP. Ils ont rangé chaises et banquettes, ont rebroussé chemin après avoir acclamé Marine Le Pen (pour rigoler). Les portes du lycée comme celles du pénitiencier de Johnny se sont refermées sur les coups de 22 heures. Il fait encore jour, l’air est doux. La face de leur ville n’a pas changé. Même si l’UMP a gagné des sièges, que les autres en ont perdu, que les Verts hurlent de joie. Il n’y a changement ici. Du moins pas encore.

Mehdi Meklat et Badroudine Said Abdallah

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