Les quatre nuits de grande violence qu’a connues la Grande-Bretagne entre le 6 et le 10 août ont choqué et révolté la plupart des Britanniques. La question qui est sur toutes les lèvres : pourquoi ? Pourquoi ces émeutes ont-elles eu lieu ailleurs qu’à Tottenham, le quartier où Mark Duggan a été tué par la police ? Parfois les questions les plus simples sont aussi les plus compliquées. Des Londoniens apportent leurs témoignages pour tenter d’y voir un peu plus clair sur les raisons profondes de cette flambée de violence.

Si tous les jeunes Britanniques étaient comme Haroon Mohamoud, 16 ans, Boris Johnson, le maire de Londres, n’aurait pas eu à écourter ses vacances et rentrer en urgence pour remonter le moral des Londoniens dont les maisons ou échoppes ont brûlé pendant les émeutes. Haroon, d’origine somalienne, écrit un blog qui traite de politique, de culture et de la société dans laquelle il vit. Brillant élève, il s’oriente vers des études de droit pour devenir avocat et rêve d’université prestigieuse comme Oxford. Où il habite, dans une partie tranquille du Grand Londres, à 30 minutes de Tottenham, aucune dégradation n’a eu lieu à 20 miles à la ronde et il ne connaît aucun rioter (émeutier).

Haroon (ci-contre) a lui-même été très surpris par la tournure des événements. Il en livre une analyse tranchée : « Je pense que ces jeunes (qui ont commis des atteintes aux personnes et pillé des magasins, ndlr) ne respectent aucune autorité et qu’ils ne comprennent pas ce qui arrive dans ce pays. Ils ne connaissent pas les problèmes auxquels est confronté le gouvernement. En plus, les restrictions dont parlent certains, les cut backs, n’entreront pas en vigueur avant deux ans… Beaucoup de gens croient que ces cut backs affectent déjà leur vie mais ce n’est pas le cas. Pour moi, il y a un manque total de compréhension de notre situation de la part de ces gens. Je pense aussi qu’ils sont frustrés, que ces gens ont la rage. Mais c’est vrai que la récession a pu les affecter. Certains ont perdu leur travail, il y a des gros problèmes sociaux dans leur quartier. Alors ils pensent que c’est de la faute de l’État et que ce dernier doit prendre des mesures. »

Alisha, une jeune professeure de français de 24 ans, qui a grandi dans l’équivalent d’« une banlieue difficile » en France, soit un quartier populaire au sud du Grand Londres, a une lecture des événements complètement différente. « Je ne suis pas surprise par ces émeutes mais je suis très en colère. Pourquoi ces jeunes s’en sont-ils pris aux boutiques de notre quartier, celles de nos voisins ? C’est n’importe quoi. »

Pour les expliquer, elle avance des raisons très diverses : « C’est vrai que certains jeunes sont harcelés par la police et subissent constamment le Stop and search (arrestation et palpation, l’équivalent des contrôles policiers dont beaucoup de jeunes « issus de l’immigration » se plaignent également en France). Donc quand ils ont vu qu’il y avait des émeutes à Tottenham et que la police était complètement dépassée, ils ont trouvé le bon moyen de se venger du Stop and search en foutant le bazar dans leur propre quartier. »

Pour Alisha, le mois d’août a aussi joué un rôle : « Plein de jeunes sont désœuvrés en été, ne partent pas en vacances donc pour certains ça a aussi été l’occasion de « s’amuser » un peu. Ma sœur comme de très nombreux jeunes de notre quartier a reçu sur son portable à 17 heures un message qui l’informait qu’à 19 heures, il y aurait des émeutes. Elle n’y est pas allée mais beaucoup s’y sont rendus, même des jeunes sans problèmes familiaux ou d’argent. Une maman qu’on connait pensait que ses garçons étaient à la gym. Ils étaient au rendez-vous pour casser des vitrines… »

Pour Alisha, il y avait certes des membres de gangs ou des délinquants notoires parmi les émeutiers mais pas seulement : « Il existe bien sûr des gangs qui prennent part à ce qu’on appelle des postcode wars, des guerres de quartiers qui parfois se soldent par des bagarres au couteau voir même parfois avec des armes à feu. Mais selon moi, la majorité des émeutiers n’appartenait pas à ces gangs. Mon copain est prof aussi. Lui ne décolérait pas non plus quand il voyait certains de ses élèves recherchés à la télévision pour avoir participé aux pillages. Ceux-là provenaient de familles « normales ». Sans problèmes sociaux ou familiaux particuliers. »

Alors pourquoi ? Si les gangs, le harcèlement policier ou le désœuvrement de longues soirées d’été n’expliquent pas tout, pourquoi ces jeunes ont-ils pris part à ces émeutes ? « Je pense que c’est un problème de mentalité. Pour eux, la réputation prime avant tout. C’est tellement important d’avoir une réputation de dur dans les rues de ton quartier, qu’on puisse te craindre quand tu passes dans le quartier voisin. Moi je suis contente d’être une jeune fille car pour les garçons, la pression de la rue est énorme. Sortir du quartier est très difficile aussi. Si tu vas à l’université ou si tu tentes ta chance ailleurs pour t’en sortir, on peut te reprocher d’avoir trahi tes racines, d’avoir trahi le quartier d’où tu viens, et d’être devenu un moist, un terme d’argot qui signifie mouillé. Un « mou » qui a trahi en somme. Je pense que beaucoup ont participé aux émeutes pour suivre le mouvement. En suivant la foule des casseurs, certains ont voulu prouver aux autres qu’ils n’étaient pas des moist. »

Alisha qui connaît bien tous ces gamins pour les côtoyer au quotidien dans son travail et pour venir d’un quartier semblable aux leurs, a quelques idées pour prévenir d’autres émeutes. « Déjà, il faudrait permettre aux parents d’exercer leur autorité parentale sans qu’ils soient immédiatement soupçonnés d’être des parents abusers, trop sévères. Ensuite il faudrait dans ces quartiers des programmes sociaux et des ateliers où ces jeunes pourraient s’impliquer, pour leur faire comprendre que cette communauté est aussi la leur et qu’ils y ont leur place. Enfin, je suis en faveur d’un service civique où chaque jeune servirait pendant un an pour le bien de la communauté nationale. Rien que de partir de chez eux pour voir autre chose, les couper de leur environnement leur ferait un bien fou. Certains ne sont jamais sortis de leur quartier. »

Dans les débats qui agitent le pays depuis ces émeutes, il est souvent question de role model, du fait que ces looters (pilleurs) n’auraient pas de modèles adultes à admirer et sur qui prendre exemple. « Mais bien sûr que si qu’ils ont des role models, contredit Alisha. Mais le problème c’est que ces role models, ce sont les grands de leur quartier, les durs qui ont réussi à se faire un nom dans la rue ! »

Adam Papaphilippopoulos, un jeune avocat à la City qui poursuit des études de philosophie s’amuse aussi de ce débat autour du manque de figures de référence : « Avec toutes les affaires qui ont agité la classe politique ces dernières années, entre les notes de frais falsifiées des députés travaillistes et le scandale des écoutes téléphoniques qui secoue l’entourage de David Cameron, ce n’est sûrement pas auprès des politiciens que ces jeunes vont pouvoir trouver des role models ! Ni auprès des traders immoraux de la City d’ailleurs. »

Pourtant, Alisha, très loin des débats médiatiques, est bien un modèle à suivre pour ses élèves : « Je suis un exemple concret qu’on peut avoir grandi dans un quartier pauvre et violent, avoir assisté à des règlements de comptes à coups d’armes à feu, avoir vu et vécu ce qu’ils vivent au quotidien et pouvoir s’en sortir. Mais selon moi, ça passe par sortir « physiquement » du quartier. J’ai eu l’opportunité d’aller à l’Université grâce à une bourse, d’aller étudier à l’étranger, et c’est ce qui a changé ma vie. Montrer à ces gamins qu’il y a l’espoir d’une autre vie malgré l’environnement de violence du quartier dans lequel ils évoluent : c’est pour ça que j’ai voulu devenir professeur. »

Sandrine Dionys (de retour de Londres)

Photo du haut : le 8 août à Hackney, au nord de Londres.
Photo du bas : commerce caillassé à Camden, au nord de Londres.

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Londres : retour-au-calme-sous-haute-escorte-policiere/
Emeutes-en-grande-bretagne : le-miroir-grossissant-des-medias/

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