Ensemble, faisons résonner la voix des quartiers populaires.

Soutenez le média libre qui raconte des histoires qu'on n'entend pas ailleurs.

Je fais un don

Les heures sont longues, le sommeil introuvable. Dans le bus flambant neuf qui relie Istanbul à Antalaya les passagers sont presque tous endormis. Mon habituelle insomnie des transports a encore frappé. Las de me tortiller sur mon siège en quête d’un sommeil qui ne vient pas je jette un coup d’œil à la sélection de films proposés sur l’écran de mon siège. 30 mins de séries turques non  sous titrées n’aidant pas, je me résigne à rester éveillé et trouve pour mon plus grand bonheur une sélection de films français.

Chabrol, Renoir et Godard n’ont qu’à bien se tenir, le choix offert est assez limité. Entre Disco et Camping la doublure turque de Franck Dubosc réussit cependant à m’offrir plusieurs séances de fou rire (notamment la version turque de la danse des tongs, cultissime) avant de me lasser. Je me replonge alors dans l’observation de mes voisins.

Trois rangées plus loin je repère un compagnon d’infortune. Costume cravate au mois de juillet, laptop ouvert sur ces genoux, multiples sautes d’humeur face aux échecs de l’internet sans fil : pas de doute nous avons affaire à un banquier stambouliote.  Je me demande comment il est arrivé là… Bien que le confort du bus soit bien au-delà des standards européens, les 17h de trajet et le coût (relativement élevé pour les standards locaux) du billet limite la sociologie des passagers à une catégorie assez homogène issus des classes moyennes, jeunes, étudiants. Il y a des hommes, des femmes, et deux qui ne veulent pas choisir. La plupart font le même trajet que nous et fuient la chaleur poussiéreuse d’Istanbul pour les plages de sable fin du sud du pays.

Arrivés à Fethiye, nous changeons de bus afin de nous rendre dans le petit village côtier que nous avions longuement repéré sur le net. Le chauffeur du mini-bus s’arrête dès qu’un passant lui fait signe du bord de la route. Du rétroviseur pend l’énorme œil bleu omniprésent en Turquie et après deux ou trois virages je me surprends à espérer qu’il protège effectivement du mauvais sort. Après deux heures nous arrivons enfin à notre destination : Patara.

La plage de ce petit village est une des plus belles de Turquie et pourtant la municipalité a empêché la construction de complexes hôteliers. Pour cause, la plage abrite le site du plus ancien port lycéen de la région et est une zone de ponte naturelle de tortues de mer. L’accès y est payant et réglementé.

Croisés sur la plage, Behlul et Mustapha sont étudiants en génétique à l’université voisine de Bodrum et nous proposent de les accompagner dans leur ronde matinale. Rendez-vous est pris à 5h15 du matin. Pendant 3 mois ils sont mandatés par le gouvernement et surveillent la ponte nocturne des tortues marines. Chaque matin, ils arpentent les 15 km de la plage et protège à l’aide de grillages métalliques les nids. Ils sont ravis de la décision de la mairie qui empêche les lumières des hôtels de repousser les animaux du rivage.

Gurkan est aussi un fervent défenseur de la stratégie de développement de sa ville. Etudiant en tourisme à Antalaya, il revient chaque été donner un coup de main dans la pension familiale. Pour lui, « la Turquie doit arrêter de bétonner ses plages et de construire d’immenses hôtels. Regarder ce que ça a fait à Kas et Kalkan (deux localités très prisés des touristes américains et russes) ». Le jeune homme de 19 ans rêve déjà. Dans le petit immeuble de deux étages la famille de Gurkan accueille chaque été une vingtaine de touristes. Gurkan maitrise l’essentiel de la langue anglaise, mais est plus à l’aise en Allemand qu’en Français : « J’y suis déjà allé à plusieurs reprises, il y a une importante communauté turque là -bas« .

De fil en aiguille, la discussion dérive sur l’actualité internationale, à commencer par l’Europe et la crise. A ma grande surprise, Gurkan affirme ne pas vouloir que la Turquie intègre l’Union Européenne :  » nos pays sont trop différents. Pour moi la Turquie appartient à l’Asie, à des pays qui ont des racines musulmanes semblables aux nôtres« . Quand je l’interroge sur les bénéfices économiques que la Turquie pourrait tirer d’un tel accord il rigole et en profite pour lancer une pique aux grecs, ennemies historiques des Turcs : « l’Europe est finie. Vous avez trop de poids morts et êtes impossibles de vous en débarrassez« . D’après lui et son frère, la Turquie devrait s’investir d’avantage dans une politique régional en intervenant en Syrie ou dans le conflit israélo-palestinien. « Je ne suis pas d’accord avec Erdogan sur la place de la religion dans l’Etat. Je suis musulman et pratiquant mais je ne comprends pas pourquoi mon voisin qui ne l’est pas devrait obéir à des lois d’inspirations confessionnelles. Cependant, Erdogan est le seul à vouloir redonner sa grandeur à notre pays. Pour moi il est donc l’héritier d »Ataturk bien que ce dernier était un laïque militant ».

Rémi Hattinguais

Articles liés

  • Brésil : Lula a gagné, mais le bolsonarisme n’a pas perdu

    Réélu dimanche 25 octobre, Lula a remporté la bataille des urnes. Mais la menace bolsonariste demeure. Depuis l'Amazonie, la journaliste et écrivaine Eliane Brum alerte sur les dangers que l'extrême droite fait peser sur la démocratie brésilienne et sur la plus grande forêt tropicale du monde.

    Par Aliénor de Matos
    Le 27/10/2026
  • Au Brésil, l’extrême droite bolsonariste confirme son emprise

    Au premier tour de la présidentielle brésilienne, dimanche 4 octobre, Flávio Bolsonaro, candidat d’extrême droite et fils de l’ancien président Jair Bolsonaro, a recueilli 47,03 % des suffrages, devançant le président sortant Luiz Inácio Lula da Silva (45,16 %), en quête d’un quatrième mandat. Un résultat qui confirme la puissance du bolsonarisme et suscite sidération et inquiétude chez les soutiens de Lula, à trois semaines du second tour.

    Par Aliénor de Matos
    Le 07/10/2026
  • À Ceuta, des milliers d’exilés pris au piège après la traversée

    Les 30 et 31 juillet, quelque 72 000 personnes ont rejoint Ceuta depuis le Maroc, principalement par la mer. Si près de 70 000 d’entre elles sont depuis retournées au Maroc, des milliers de personnes restent dans l’enclave espagnole, sans solution d’hébergement et dans l’espoir de gagner le continent européen. Reportage.

    Par Aicha Bennani
    Le 04/08/2026