Son histoire pourrait inspirer un film. Dans son bureau de la mairie de Barking & Dagenham, Saima Ashraf se sent comme chez elle. Cela fait neuf ans qu’elle est maire-adjointe de cet arrondissement de Londres et qu’elle déambule, avec son voile, de son bureau à la salle de l’Assemblée législative, en passant par le centre-ville à la rencontre de ses administrés. « En France, je n’aurais jamais pu être élue », lâche-t-elle, à la fois reconnaissante et dépitée. Depuis le scandale qui a touché la ville de Dijon le 11 octobre lors d’une session du Conseil régional, Saima Ashraf est atterrée.

« Il est anormal qu’un élu, censé représenter les citoyens, demande à une mère de quitter une institution à cause de son foulard, tranche-t-elle tout en réajustant son voile jaune safran. C’est absurde, décevant et malheureux. » En 2016 déjà, elle réagissait à l’affaire du burkini dans un article intitulé « Regards changés et langues déliées : des musulmanes évoquent l’Europe d’aujourd’hui », publié dans le New York Times. « Je constate avec tristesse que rien n’a changé depuis. J’ai l’impression que la France tourne en rond autour d’un cercle vicieux », confie-t-elle dans un français que l’anglais tente d’effacer depuis qu’elle vit à Londres.

Du foyer pour sans-abris à la mairie

Car c’est à Champigny-sur-Marne, dans le Val-de-Marne, que Saima grandit aux côtés de ses trois sœurs, d’une mère au foyer et d’un père ingénieur puis commerçant. « A cette époque, ma ville est un symbole de la diversité et je m’inspire de toutes les cultures que je côtoie », se remémore cette Française d’origine pakistanaise. Plus jeune, Saima est une petite rêveuse qui souhaite voyager et qui rit sans arrêt. « Tellement que mon père me disait que mes dents finiraient par tomber ! » Mais BEP et baccalauréat en poche, son destin bascule : elle est mariée à un homme de nationalité irlandaise vivant au Pakistan.

Censé s’installer en France ou en Grande-Bretagne, il change finalement d’avis et la contraint à le rejoindre dans un pays, une langue et une violence qu’elle ne connaît pas. « Ça a été un choc culturel car j’ai perdu tous mes repères et ma vie sociale, se souvient-elle. Il n’a pas tardé à se montrer violent, alors que j’ai été habituée à un climat apaisé chez mes parents. » Elle garde en tête ce que son père lui a toujours dit : zéro tolérance avec la violence. Mais elle n’ose pas en parler. Ensemble, ils ont trois enfants et restent au Pakistan six ans. Jusqu’au jour où, alors qu’elle est venue accoucher en France, il lève la main sur elle devant ses proches. Ces derniers prennent conscience d’une réalité qu’ils ne soupçonnaient pas.

« On s’est séparés un temps avant que je ne lui donne une chance et qu’il décide de nous emmener, mes filles et moi, chez sa famille à Londres, rembobine la quarantenaire dont les yeux entourés d’eye liner deviennent humides. Arrivés sur place, sa mère a refusé de nous loger et il nous a déposées au foyer pour sans-abris. » Elle ne parle pas un mot d’anglais et à 25 ans, c’est un nouvel exil qui s’impose à elle. Saima reste au refuge un an puis obtient un logement. Son mari revient vivre avec elles et met le logement, ainsi que les aides, à son nom. « Mon père est décédé et je suis tombée en dépression. Mais il n’a été d’aucun soutien, et c’est là que j’ai ouvert les yeux. » Saima le quitte et se reconstruit petit-à-petit, notamment grâce à une voisine qui détecte son désarroi. Après s’être investie au sein d’une association pour apprendre l’anglais, elle rejoint la police en tant que bénévole. « Ça m’a poussée à m’imprégner de la langue et des lois, note Saima. La politique, je suis tombée dedans grâce à une parlementaire qui, un jour, m’a aidée à rédiger un courrier pour mon divorce. » Saima veut lui rendre la pareille et s’engage alors à ses côtés au Labour party (parti travailliste).

Saima Ashraf dans la salle de l’Assemblée législative (Assembly chamber)

Les femmes voilées doivent pouvoir se sentir libres en France

De son voile, il n’est jamais question. « Alors qu’on m’en a souvent parlé en France, personne ne m’a interpellée à ce sujet ici », souligne-t-elle. Et ce malgré l’inquiétante montée de l’extrême-droite à ses débuts dans l’arrondissement. Saima est élue Deputy leader (maire-adjointe) pour un mandat de quatre ans dès 2010, alors qu’elle parle très peu anglais. La néophyte apprend « sur le tas », observe, gagne en confiance. « Les deux dernières années, je me la pétais déjà et j’élaborais un plan pour virer le maire en place », confesse-t-elle dans un éclat de rire. Saima est réélue en 2014, puis en 2018.

En 2016, dans un esprit de démocratie participative et pour permettre à tous de se sentir représentés, son équipe lance un questionnaire auquel 3000 citoyens répondent. « On a voulu savoir comment l’extrême-droite avait pu prendre de l’ampleur et beaucoup de colère est ressortie. On a compris que les gens avaient besoin d’être écoutés », relève-t-elle, sans distinction d’origine ou de religion. Quid de la France ? Pour la maire-adjointe, les politiques préfèrent se concentrer sur ce que porte une femme sur la tête plutôt que sur des sujets essentiels comme l’Europe, l’emploi ou la jeunesse, sans proposer d’alternatives et en « stigmatisant toujours plus » les principales concernées.

« Avec cette histoire de voile et de sorties scolaires, les Français ne pouvaient pas se ridiculiser davantage. Imaginez un peu l’impact sur les enfants qui ont été traumatisés… On (les femmes voilées, ndlr) est des êtres humains comme tout le monde et on doit pouvoir se sentir libres », précise celle qui revient souvent à Champigny revoir sa famille et ses amis. Quant au traitement médiatique qui en est fait, Saima n’y voit qu’islamophobie et racisme. « On ne peut pas se permettre de dire n’importe quoi, qu’on soit député, ministre, chroniqueur ou polémiste. Les Français ne paient pas une redevance audiovisuelle pour se faire insulter, tacle-t-elle. Ceci dit, même si on s’adresse à elles de manière agressive, je trouve bien que de plus en plus de femmes voilées aient le courage de s’exprimer et de défendre leurs droits à la télé. Bravo à elles ! » Une référence à Sara El Attar, cofondatrice de l’association Hashtag, dont les interventions sur Konbini ou CNews ont marqué les esprits. Si Saima se dit peinée de cette polémique stérile, elle reste malgré tout positive et persuadée qu’un jour, en France, les femmes de tous horizons seront représentées sur la scène politique. « Il faut shake the system, mais on y arrivera ! »

Nejma BRAHIM

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