En attendant l’arrivée de Salah Hamouri d’une minute à l’autre, une haie d’honneur s’organise devant la cour de la mairie. Tout le monde se met en place formant deux lignes droites parallèles. A l’intérieur, deux personnes se dépêchent d’accrocher la dernière banderole aux couleurs du drapeau palestinien et du portrait de Salah. D’autres rajoutent les dernières petites touches de décoration sur les tables du buffet. Les gens, impatients, guettent l’arrivée du jeune homme.

À 18h15, Salah Hamouri fait son entrée. Il arrive avec Michel Beaumale  (maire de Stains), traversant côte à côte la haie d’honneur sous les applaudissements chaleureux du public accompagnés de l’hymne national palestinien. Beaucoup de gens sont émus de l’apercevoir. Sur certains visages, on voit des larmes couler, des sourires, et d’autres expriment leur joie par des « youyous ». Le public donne l’impression de retrouver un membre de la famille qui n’est pas revenu depuis très longtemps.

Arrivé dans la salle d’honneur, tout le monde s’assoit. Sur une table, on peut voir côte à côte les drapeaux français et palestinien. Michel Beaumale, maire de Stains, commence par remercier les 180 personnes qui se sont déplacées. Il est d’autant plus surpris qu’en début de semaine, la mairie, ne sachant toujours pas si les autorités israéliennes allaient accorder le visa à Salah Hamouri, a annulé une partie des envois d’invitations aux habitants de Stains. Finalement, le fameux visa a été accordé dimanche dernier.

Dans son discours, le maire de Stains a une pensée pour les parents de Salah et tout particulièrement pour sa mère, Denise, qu’il qualifie de « mère-courage ». Denise s’est battue becs et ongles pour faire libérer son fils. Elle a même demandé à rencontrer Nicolas Sarkozy, qui a toujours refusé de la recevoir. Le maire rappelle que Salah est franco-palestinien. Dans de nombreux discours, Nicolas Sarkozy a affirmé vouloir libérer tous les otages français à l’étranger, mais certains jugent que pour Salah Hamouri, les démarches ont été timides,  effectuées uniquement vers la fin de sa détention qui s’achevait au mois de mars 2012. Selon le site internet extrait du Nouvel Observateur  paru le 18 décembre 2011 « Nicolas Sarkozy aurait demandé au rabbin Ovadia Yossef (dirigeant spirituel du parti ultra-orthodoxe Shass) son accord pour la libération anticipé de Salah Hamouri ».

Durant trois ans, Salah a été détenu sans être jugé. Le tribunal militaire israélien l’a finalement condamné à sept ans de réclusion pour le motif de délit d’intention d’assassinat contre Ovadia Yossef (dirigeant spirituel du parti ultra-orthodoxe Shass).

Michel Beaumale précise qu’on a reproché à Salah d’être passé en voiture devant le domicile du rabbin à Jérusalem et d’appartenir à un mouvement de jeunes palestiniens. Malgré sa condamnation, il a toujours clamé son innocence même s’il a plaidé coupable sous les conseils de son avocat pour éviter une peine de 14 ans de prison. Dans cette affaire, aucune preuve ni aucun témoin n’ont été trouvés. Finalement, Salah sera libéré le dimanche 18 décembre 2011 avec 550 prisonniers palestiniens. Cet échange s’est fait dans la cadre de la libération de Gilad Shalit, soldat franco-israélien. A cette cérémonie, des personnalités ont tenu à accompagner Salah comme l’ancien député Jean-Claude Lefort, président de l’association France Palestine Solidarité. Cette association l’a soutenu depuis le début et lui-même s’est rendu quatre fois en prison pour voir Salah. Il y aussi Djihad député palestinien (qui a également passé quelques années dans les geôles israéliennes) qui a retardé son départ pour la Palestine afin d’honorer la venue de Salah. Ou encore Ferdant, vice- président de l’association des villes françaises jumelées avec des camps palestiniens. A ce sujet, le maire rappelle que la ville de Stains est jumelée avec le camp palestinien « Al-Amari ».

Jean-Claude Lefort se souvient de « l’extraordinaire dignité » de Salah Hamouri, « une dignité toute palestinienne, une fierté dans le malheur et vous n’entendrez jamais Salah dire le moindre mot de haine vis-à -vis de qui que ce soit. Il a toujours la main tendue pour son idéal et qui est le nôtre : la liberté de son pays. »

Il reste aujourd’hui encore 4 500 détenus dans les prisons israéliennes, dont 200 parlementaires palestiniens. Jean-Claude Lefort et son association vont commencer à récolter les noms, prénoms et adresses de chaque détenu qui permettra de lancer une grande campagne dans quelques mois en France. L’objectif est de permettre que chaque citoyen français qui le souhaite parraine un prisonnier palestinien. L’intérêt est de le soutenir et surtout de ne pas oublier.

Dans son discours, Salah n’a fait aucune allusion à ses conditions de vie en prison, il n’a pas parlé de sa souffrance qu’il a dû vivre durant sept ans loin de sa famille, ni même de ses nombreux interrogatoires et de son isolement. Il a remercié les gens pour leur soutien. S’il est venu aujourd’hui, c’est pour mettre enfin des visages sur les nombreuses cartes et lettres qu’il a reçues en prison.

Salah tenait simplement à faire passer le message des prisonniers toujours détenus en Israël : « Je vous remercie au nom des enfants de 5, 8 et 10 ans qui se trouvent dans les geôles israéliens. Je vous remercie au nom des 18 prisonniers malades, atteints de cancers, qui peuvent mourir à tout moment. Israël refuse de les libérer en prétextant la raison sécuritaire. Je vous remercie au nom des prisonniers qui ont dépassé maintenant les 25, 28 et 30 ans en prison. Je les salue d’ici. Je promets de continuer le combat jusqu’à leur libération. Moi, je sais bien le prix de la liberté de l’être humain. »

« Aucun peuple n’a eu sa liberté gratuitement, poursuit Salah. D’ici, je leur promets que ma priorité soit leur liberté. Je sais bien ce qu’il y a derrière le mur là-bas : des femmes et des hommes qui ont combattu pour les valeurs de l’être humain et la démocratie. On a mangé ensemble, on a dormi ensemble, on a pleuré ensemble et on a eu des moments de joies. Alors, je sais bien comment chacun et chacune pense et comment ils vont lire les journaux et apprendre la nouvelle que je suis là, parmi vous. »

« A ces gens-là, je promets de faire passer leur message : nous et notre patrie, la terre de Palestine, n’a jamais été une terre sans peuple et un peuple sans terre. La terre de Palestine est pour le peuple palestinien, maintenant et dans le futur.  Je vous remercie pour le soutien à la lutte du peuple palestinien, connue au niveau international », conclut-il. Touché par ses paroles, le public se lève et applaudit en criant « Palestine vivra, Palestine vaincra ! »

Michel Beaumale lui remet alors un tableau représentant un chevalier de la paix. Les habitants se précipitent vers Salah pour lui serrer la main et lui dire quelques mots. Jeannette Tessier, 74 ans, militante de la cause palestinienne depuis des années dans le cadre de l’association La Courneuve Palestine, a longtemps écrit des lettres aux femmes détenues en Israël. « Je suis très émue de voir aujourd’hui son courage et sa lucidité », précise t-elle. Elle a écrit plusieurs fois au président de la République pour lui demander d’intervenir en faveur de Salah.

Quant à Laurence, mère au foyer accompagnée de ses deux enfants, elle a connu la cause de Salah Hamouri grâce à la correspondance de Jean-Claude Lefort et s’est rendue en Palestine pour voir de ses propres yeux la colonisation à Jérusalem-Est. « Quand j’ai entendu Salah parler, j’entendais à travers lui les Palestiniens qui nous ont expliqué les conditions des prisonniers et les expulsions des habitants. Je suis là avec mes enfants pour ne pas oublier la Palestine », a-t-elle conclu.

Hana FERROUDJ

Photo : Dragan LEKIC / Libre arbitre

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