Lundi. Il pleut. J’ai froid. J’ai faim aussi. Oui, je me plains.  Il est 22h à l’aéroport de Tunis. Je squatte près d’une cabine téléphonique, avec mon cousin Slim, en attendant un autre cousin. Assise à côté de nous, une dame, la quarantaine, avec une coiffure semblable à celle de Franck Ribéry. Elle se plaint aussi. « Bravo la Révolution, c’est devenu l’Afghanistan à 2h30 de Paris » gémit-elle, tout en fixant un homme à la barbe dont les poils blancs se mêlent dans une parfaite alchimie aux poils noirs. Elle continue, visiblement inspirée : « Que des barbes et des niqab c’est pas possible !».

A ce moment, plein de conneries me traversent l’esprit. J’en sélectionne une, au pif. Je la raconte à Slim. Elle lui plait tellement qu’il dégaine son portable et se met à hurler : « Allo, oui allo…oui dis à Abou Hamza que j’assurerai la conférence sur les bienfaits de la polygamie et d’enfermer sa femme en sortant. Abou Ramsès celle sur l’importance pour une femme de garder son niqab à la maison, même devant ses sœurs. Voilà, oui j’arrive. Je suis là maintenant, tout va bien ». Regard dédaigneux de la dame, qui rougit un peu quand même. Dans la galère, on s’amuse comme on peut.

Mardi . Réveil à 11h03. Pour Slim aussi. Sauf que lui avait cours à 8h30. Un examen en plus. Sans ouvrir les yeux, il marmonne, me prenant certainement pour sa Maman : « J’ai été, j’ai tout bon, le prof est content, ça y est je suis presque ingénieur ». Bien sûr. Le temps de faire nos sacs, direction El Kef (ouest de la Tunisie) dans la voiture d’Amir, un pote de Slim. Amir, voyant ma barbe d’une semaine, m’interroge : « Tu es salafiste ? ». Comme je m’ennuie, je lui réponds « oui, depuis tout juste une semaine ».

Il est 19h. Amir continue : « Tu sais je connais un salafiste qui boit de l’alcool et qui… ». Je le coupe : « Moi aussi ben quoi ? Parfois faut savoir faire une pause attends tu rigoles. Mais un ou deux verres pas plus sinon tu tombes dans l’excès. Faut savoir se contrôler ». Slim, assis derrière, est mort de rire. Moins quand Amir, dans la nuit noir foncé et sur une route déserte, manque de nous précipiter dans un fossé Après un chapelet d’insultes sur sa génitrice et les géniteurs de celle-ci – Mesdames, Monsieur veuillez nous excuser – Amir se risque quelques minutes plus tard à une explication : « C’est de la faute à la pompe à essence » ( ?). Je décide de ne pas le ré-insulter pour ne pas le déconcentrer. Arrivés au Kef, Amir me prend à part pour un débriefing : « A ta manière de m’insulter tout à l’heure, je crois que tu n’es pas salafiste ».

Mercredi. Journée détente avec Slim. Au café, discussion très politique. Un homme, la cinquantaine, est plus vindicatif que les autres : « A chaque fois, les débats tournent autour de la religion. Ça n’a aucun intérêt et ce n’est pas pour ça qu’on a fait la Révolution. Je préférerais des débats sur le chômage ou sur l’inflation, juste pour voir ce qu’ils (ndlr : les politiciens ) ont à dire. Car pour l’instant, ils ne pensent qu’à faire le spectacle. ». Tiens, ça me rappelle un autre pays ça… Le soir, visite chez mon oncle. Malheureusement, j’ai oublié que le mercredi soir, est diffusée l’émission  ‘Andi Men Kollek (« j’ai quelque chose à te dire »). Un truc larmoyant- et voyeuriste – avec des gens qui ne se sont pas vus depuis 40 ans, des femmes battues, des enfants abandonnés et des bourreaux qui font leur mea-culpa derrière un rideau. Mon oncle a les yeux rivés sur l’écran. Je lui raconte ma vie mais il s’en fout. Il préfère celle des autres. Je persiste car j’ai besoin de parler. Il se retourne vers moi et très calmement me dis « ta gueule ».

Jeudi. Je retrouve Amir près d’un café. J’hésite à monter avec lui mais je finis par accepter. Je ne suis qu’un con. Près de la gare du Kef, j’entends un bruit sourd. Il a percuté un vieil homme. Heureusement, il était en première. Il sort en hurlant : « Mais j’ai klaxonné, t’es sourd ? ». Le vieux : « Oui, parfaitement, je suis sourd. Et toi, tu es aveugle ! ». Prends ça ! Pendant que le vieux se tient le front (et arrache d’un geste félin les billets que lui tend Amir en guise de dommages et intérêts), j’appelle Slim. Une fois, deux fois, il ne répond pas. Je reçois un texto : « Je te rappelle, je finis un film de Steven ». Steven, c’est Steven Seagal, l’homme qui vous casse systématiquement un bras avant de vous jeter dans le vide. Accessoirement le héros de Slim, qui l’appelle directement par son prénom.

Vendredi. L’histoire est sur toutes les bouches à Tunis, où je suis arrivé en milieu d’après-midi. Un salafiste a décroché le drapeau tunisien pour le remplacer par un autre à l’université de la Manouba. Une étudiante –Khaoula Rachidi- a essayé de l’en empêcher mais le fou furieux l’a bousculée. Le chauffeur de taxi qui me conduit à la gare de Tunis commente : « La révolution, ce n’est pas juste renverser un dictateur, c’est aussi évoluer dans sa tête. Faudrait maintenant penser à se prendre en mains. C’est nous qui devons protéger notre Révolution. Si tu crois que c’est en changeant un drapeau que tu feras avancer les choses, c’est que tu dors encore. »

A la Gare de Tunis, je m’assieds dans un petit café avec mon pote Dali. Je lui demande s’il en sait plus sur cette histoire de drapeau. Il me dit que oui. Il me fixe et me dit qu’avant, il a une question : « Le chocolat Milka, c’est français ou suisse ? ». L’énigme nous a fait l’après-midi. Avant de nous quitter, il me laisse l’addition et un message : « Quand je lis la presse étrangère, j’ai parfois l’impression qu’elle est nostalgique de l’époque où les Tunisiens prenaient sur la gueule. On découvre à peine la liberté. On a quand même le droit de faire nos propres erreurs, de chercher notre propre modèle et de tâtonner après 55 ans de dictature. Laissez-nous au moins essayer ! C’est simple, on ne regrettera jamais Ben Ali. »

Samedi. Je surfe sur Facebook. J’atterris sur la page de Borhene, le frère de Slim. Sur sa photo de profil, une gueule légèrement tuméfiée. La sienne. Dans les commentaires, il raconte s’être embrouillé avec des voyous et s’être défendu : « Si vous êtes choqués par ma tête, vous n’avez pas vu les leur ». Oh le mytho ! Sa mère m’a tout dit l’avant-veille : il a misérablement glissé dans le train.  Elle était avec lui. Plus tard, à la terrasse d’un café, j’aborde un homme à la barbe longue et lisse qui théorise sur la charia et la révolution syrienne. Je lui demande ce qu’il pense de l’histoire du drapeau : « Bah le mec est complètement stupide. Il faut bien savoir que ces personnes sont très minoritaires et salissent l’image de la révolution. Tu veux prier, prie. Tu veux te saouler, bois. Du moment qu’il y a le respect mutuel. Une jeune fille renchérit : « Ce drapeau a une histoire, que ce jeune homme ne connaît peut-être pas. Merci Ben Ali de nous avoir interdit de nous cultiver. Il y a tout un travail de culture à refaire chez les jeunes. ». Buvant ses sages paroles, l’homme à la barbe lui tendit alors un niqab. Non, je plaisante encore (ben quoi ?).

Dimanche. La boulangère pleure mon départ. A moi seul, je représentais 30% (voir 50) de son chiffre d’affaire quotidien. Nous échangeons nos numéros de téléphone. Ne demandez pas pourquoi, je ne sais pas. J’échange aussi mon numéro avec Amir : « J’attends ton retour. J’ai déjà concocté un petit programme ». Lequel ? Écraser un enfant ? Nous marbrer dans un mur ? Ecraser un enfant, puis nous marbrer dans un mur ?

Slim, lui, fait preuve de mansuétude à sa façon. Je lui avais demandé de me trouver l’intégrale du Seigneur des Anneaux. A l’aéroport, il me tend un sac plastique noir. Déchiré. Je vois une queue de cheval sur le premier DVD. « Putain c’est Steven Seagal ! ». Slim me prend dans ses bras : « Je préfère que tu regardes Steven plutôt que le Seigneur des Anneaux. C’est mieux pour toi ». Enfoiré, il a oublié. Mais je t’aime quand même cousin !

Ramsès Kefi

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