Rappel des faits

Tout commence dans la nuit du 9 au 10 mai 2012. Eskişehir. Une ville au nord-ouest de la Turquie, entre Istanbul et Ankara. Il est 6 heures du matin lorsque les policiers frappent brutalement à la porte de Sevil Sevimli. « Je dormais profondément, je me rappelle avoir été surprise, ils ont fouillé ma maison, ils l’ont retournée dans tout les sens, je ne comprenais pas vraiment ce qui se passait » se souvient cette lyonnaise de 20 ans, étudiante en licence information-communication au département de journalisme de l’Université d’Andalou en Turquie. Elle est partie étudier en Turquie dans le cadre d’un échange Erasmus.

Avant d’avoir eu le temps de réaliser, la jeune femme se retrouve très vite au commissariat, avec trois autres de ses camarades de l’université. Elle est soupçonnée d’avoir des liens avec une organisation d’extrême-gauche proche de la cause Kurde, le Parti/Front révolutionnaire de libération du peuple (DHKP-C). Une organisation interdite en Turquie qui aurait revendiqué, le 11 septembre dernier, un attentat suicide ayant coûté la vie à un policier à Istanbul.

La justice reproche à Sevil d’avoir participé au défilé syndical du 1er mai à Istanbul, d’avoir placardé à l’université une affiche pour l’éducation gratuite et d’avoir assisté à un concert du groupe Grup Yorum, engagé à gauche et traqué par la justice. Autre grief invoqué : possession de livres sur les droits de l’homme et le système politique turc.  » Ils ont rassemblé mes bouquins par terre, ils ont pris mes ordinateurs, mon portable, mon appareil photo. Ils ont retourné mon appartement. » L’étudiante encourt entre 15 et 32 ans de prison. Dès le lendemain de son arrestation, elle est envoyée en prison sans plus de considération.  » Je n’ai rien compris, tout s’est passé très vite, on m’a dit que j’étais sur écoute depuis longtemps. On me posait beaucoup de questions sur mes activités ici. on me parlait très mal, avec un ton méprisant. J’ai même reçu des coups très violents. Ils n’ont pas été tendres avec moi ».

Trois mois durant, elle partage sa cellule avec ses trois amis  de l’université.  » On a souffert de rester entre quatre murs, mais on s’est beaucoup soutenus » se souvient-elle. « La prison, on en entend parler à la télévision. C’est seulement lorsque l’on devient détenue qu’on réalise que c’est vraiment horrible. En Turquie pour les étudiants, faire de la prison est devenu banal. Dans mon malheur, j’ai eu la chance d’être considérée comme une détenue politique. Je n’étais pas mélangée avec les autres détenus de la prison. Nous avions 3 heures d’eau chaude, trois fois par semaine. »

L’étudiante en garde un très mauvais souvenir,  » c‘était très dur psychologiquement, je n’avais pas le moral, j’étais faible. Pour la nourriture, on nous apportait des repas immangeables, je trouvais parfois des cheveux, des poils. je pense que c’était fait exprès pour nous affaiblir et nous faire craquer. » Malgré cette détention, elle a tout de même validé son année universitaire, « une fierté » pour elle. « J’ai eu du mal à travailler mes cours en prison, ils m’ont accordée deux matinées pour passer mes examens à la fac. J’étais entourée de policiers jusqu’à l’université ».

En liberté surveillée

Les nombreuses protestations, les articles de presse et interventions diplomatiques ont permis sa remise en liberté conditionnelle le 6 août dernier, dans l’attente de son procès du 26 septembre à Bursa. A ce moment là, elle ne sait pas encore qu’elle ne pourra pas quitter le territoire turc et même la ville où elle a été arrêtée. « Le choc, raconte Sinem, sa meilleure amie, j‘ai réussi à médiatiser l’affaire, on a crée un comité de soutien, on attendait vraiment de ce procès. On pensait tous qu’elle allait être acquittée, que c’était la fin du cauchemar. Et coup de théâtre, on nous annonce qu’une prochaine audience du procès aura lieu le 19 novembre ».

En tant que franco-turque, Sévil est jugée comme une citoyenne du pays. « Je ne comprends pas, d’un côté les faits qui me sont reprochés sont parfaitement légaux et démocratiques, et de l’autre on m’accuse de terrorisme. C’est absurde et incohérent, je pense qu’on cherche à me rendre coupable à tout prix, c’est trop dur pour eux d’admettre qu’ils ont commis une erreur, je n’ai aucun lien avec ce groupe terroriste ». Si elle a choisi la Turquie pour son année d’études à l’étranger, c’est avant tout pour mieux connaître la culture de ses parents. Mais Sevil reconnaît aujourd’hui qu’il est difficile de vivre en Turquie avec une mentalité française.  » Je savais que des étudiants se faisaient arrêter, mais je pensais vraiment pas qu’un jour cela m’arriverait ». Son père, qui travaille, n’a pas pu se rendre en Turquie pour la  voir. Il lui parle au téléphone. Sa mère en revanche est en Turquie depuis mai dernier, elle est venue soutenir sa fille. Elle ne rentrera en France « qu’avec sa fille ».

Un élan de mobilisation inédit en France

La pétition ouverte par son comité de soutien à recueilli plus de 132 000 signatures. Le quotidien Le Monde a interpellé le Premier ministre turc Recep Tayyip Erdogan en publiant le 29 juin dernier en Une un éditorial intitulé « Quel crime a commis Sevil Sevimli, M. Erdogan ? » Jean-Luc Mayaud, le président de l’université de Lyon-2 a décidé de faire le déplacement en Turquie au procès de l’étudiante devant la cour d’assises de Bursa pour soutenir son étudiante. Vendredi, le comité de soutien de Sevil Sevilmi a affiché son portrait devant l’université Lumière, sur les quais du Rhône. Sinem Elmas, son amie d’enfance, et figure du comité de soutien se veut confiante : « J’espère que son portrait ne restera pas affiché très longtemps. On le laissera jusqu’à son retour. On y croit, on ne perd pas espoir. j’espère la revoir vite. Son procès se tient le 19 novembre et son anniversaire est le 22. On veut fêter son anniversaire ici avec elle en France ».

A la veille du procès tant attendu, une manifestation ayant rassemblé 300 personnes a eu lieu hier après-midi. Sévil y est très attentive, « je reçois beaucoup de mails d’étudiants turcs d’Angleterre, d’Allemagne, et même du Canada ». Elle se souvient même de « ces lettres que je recevais en prison a moitié raturées quand les étudiants critiquaient la police turque et le gouvernement ». L’affaire Sevimli est emblématique des dérives de l’arsenal législatif anti-terroriste mis en place par Ankara pour lutter contre la rébellion du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK) et l’extrême-gauche. Son procès illustre les lois anti-terroristes du pays.

Selon les organisations, au moins 700 étudiants sont aujourd’hui emprisonnés pour des motifs politiques en Turquie, alors que le pays est toujours candidat à une adhésion à l’Union européenne.

Si elle s’en sort , Sevil Sevimli, qui aspire toujours à être journaliste, compte défendre la cause des étudiants incarcérés en Turquie. A quelques heures du procès, Sevil a l’impression de ne rien ressentir. « Je reste méfiante et sur mes gardes. C’est tout ou rien, soit ce procès marquera la fin d’un cauchemar, soit le début d’un long tourment.« 

Mohamed Mezerai

Comité de soutien de Sevil Sevimli : sevil.sevimli@hotmail.fr

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