Un professeur de journalisme radio explique à ses étudiants qu’il leur est interdit de traiter de l’actualité ou de tout sujet politique. La règle s’applique également aux invités et aux auditeurs. Mais que les élèves ne s’inquiètent pas, il existe un outil bien pratique : un bouton en studio qui permet, même en live, de remplacer les mots interdits par un silence ou un jingle. Ce cours ne se déroule pas sous une dictature. Il se passe dans un pays connu pour être la plus grande démocratie du monde, l’Inde.

Pas de news, pas de politique telle est la règle qui s’applique aux radios privées indiennes. Pourtant les autres médias (télévision, presse écrite et journaux en ligne) sont régis par des lois bien moins contraignantes.  Moina Khan, professeur de journalisme à l’université Jamia Millia Islamia de New Delhi souligne ce décalage : « La politique de régulation du médium radiophonique est particulièrement stricte alors même que les autres médias indiens fonctionnent librement. »

Un seul réseau de stations possède le droit de diffuser l’actualité sur les ondes indiennes. Il s’agit de All India Radio (AIR) qui est sous le contrôle direct du ministère de l’Information et de la Diffusion. Les autres radios, privées et communautaires, ne sont donc pas autorisées à émettre leurs propres bulletins de news, à traiter de sujets politiques ou à citer le nom de politiciens. Une dérogation à la règle pouvant entraîner une suspension du droit d’émettre pour la radio concernée.

La radio est assurément un média accessible à tous. Dans un pays où  le taux d’analphabétisme est de 37% (Unicef 2010), une partie importante de la population ne peut donc pas lire la presse écrite. De plus, le coût d’un poste de radio (environ 3 euros à Delhi) est largement inférieur à celui d’un poste de télévision. Dans de telles conditions, le monopole de All India Radio découle-t-il d’une volonté de surveiller l’information diffusée auprès des foyers modestes ? Une telle théorie est en tout cas avancée par certains professionnels du secteur. Shubhranshu Choudhary, ancien producteur à la BBC, déclarait ainsi en mai 2011 au Global Post : « Nous nous appelons nous-mêmes la plus grande démocratie du monde [Mais l’interdiction de l’actualité à la radio] en dit beaucoup sur notre pays. C’est une démocratie pour les riches ».

Le monopole de la radio publique en matière de news doit également se comprendre à travers le prisme historique. Depuis 1936, All India Radio est la propriété du gouvernement, d’abord britannique, puis indien après 1947. Dans le contexte instable de la postindépendance, cette radio contribua à l’établissement d’une conscience politique nationale unifiée. Des années plus tard, le pouvoir indien lance la première phase de libéralisation de la radio. Comme l’explique Moina Khan : « Avant 1999 le gouvernement n’autorisait aucun organisme privé à investir dans des stations de radio ». C’est donc après cette date que les premières radios privées et communautaires voient finalement le jour sur les ondes FM du pays.

Toutefois les dirigeants indiens n’autorisent pas ces stations à diffuser des bulletins d’informations, à traiter de l’actualité ou des affaires politiques. La radio publique maintient ainsi son monopole et le gouvernement conserve son contrôle sur l’information. Il a fallu attendre la troisième phase de libéralisation qui a eu lieu en juillet 2011 pour observer un changement des règles concernant l’actualité. Les radios privées peuvent maintenant parler des news sportives, de la météo, du trafic routier et des événements culturels. Elles sont également autorisées à diffuser des bulletins d’informations. Mais, uniquement les bulletins édités par All India Radio, sans aucune modification possible. En d’autres termes, les stations privées sont seulement autorisées à relayer le contenu de la radio publique ou à traiter du divertissement.

Stations privées et investisseurs continuent à réclamer la libre diffusion de l’actualité. Nombreux sont ceux qui espéraient un tel progrès de la troisième phase de libéralisation. Finalement l’évolution a été limitée, mais il est permis d’envisager qu’une quatrième phase permettra de libérer les voix plurielles de l’actualité sur les ondes indiennes.

Maïna Fauliot

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