Dans les bistrots parisiens, entre deux rencontres de Roland Garros, le JT diffuse les vociférations d’Erdogan et les slogans politiques de la place Taksim. Mais dans le café Elezik, en plein 18e arrondissement parisien, c’est sur les chaînes de la télé turque que l’on suit les événements.

Derrière un comptoir jonché de papiers, de boîtes à sucreries, de stylos et d’autres colifichets, le patron prépare des petits verres transparents pour servir le thé noir et le thé à l’orange. Entre un mur orné d’une étoffe artisanale et un vieux placard en contreplaqué, des habitués jouent au 51. Sur les chaises et les tables restantes, reposent par endroits un manteau, un cartable ; sur un guéridon, des journaux en turc. Accompagnée par le bourdon d’une aération vétuste, la télé annonce les dernières informations : un déplacement du Premier ministre (Erdogan) à Adana ; on le voit descendre les marches de son avion, accueilli par une foule généreuse.

Je rejoins à une table cinq ou six joueurs de cartes. Tout le monde semble adhérer sans réserve au discours véhiculé par les chaînes turques, à croire qu’elles constituent leur unique source d’information, malgré les journaux présents dans le bar. « Tu vois, me dit un client, en Turquie tout le monde l’aime bien, Erdogan ».

Mais pourquoi tant de manifestations ces derniers temps, à Istanbul et à l’étranger, comme à Tunis ? Pour les habitués du café, Erdogan a mal géré son projet de transformer en musée le parc municipal, et la population refuse que soient rasés les arbres centenaires ancrés dans la géographie et dans l’identité de la ville. Certains, parmi les clients, séjournent quelque temps en Turquie chaque année, et parlent donc en connaissance de cause. Mais vu l’ampleur des protestations, on ne saurait faire l’impasse sur les enjeux plus graves et plus profonds du conflit.

« Tout ça, c’est du politique, m’expliquent-ils. C’est au-dessus de nous, ça nous dépasse ». Tous semblent pourtant bien au fait de la question politique. Les uns et les autres adoptent des positions ouvertement pro-AKP  [parti pour la justice et le développement]: « Erdogan n’est pas un dictateur ! Pourquoi est-ce qu’on lui demanderait de démissionner, simplement parce que des Tunisiens se mettent à manifester ? Si demain, les Ouzbeks ne sont plus d’accord avec François Hollande, est-ce que vous lui demanderez de partir ? ».

Un autre ajoute : « Les manifestations, c’est parce qu’il y a trop de mélanges à Istanbul ». Ici, tout le monde semble être du même avis : les manifestations s’expliquent par un jeu de pouvoir, entre les partis, et résultent d’influences politiques extérieures à la Turquie. Mais, aussi simpliste et nationaliste soit-elle, cette déclaration est révélatrice d’une situation plus complexe qu’elle en a l’air, et d’un conflit plutôt atypique en Turquie . En fait, la contestation mobilise les foules au-delà des partis, d’où l’impression d’un grand « mélange » : la situation ne se réduit pas à un conflit entre un pouvoir islamisant et une opposition laïque, puisque le mouvement fédère des forces très variées, libéraux, jeunes, supporters de foot, ex-ruraux, habitants des beaux quartiers, et même des sympathisants de l’AKP.

Mais les informations de la télé turque, censurées, ne sauraient s’attarder sur ces subtilités. J’interroge alors les uns et les autres sur la politique d’Erdogan. Deux clients me font alors un éloge de la Turquie démocratique.

« Erdogan a fait du bon travail. Il a le soutien de 70% de la population. Qu’est-ce que ça signifie pour vous ? Tout marche bien. La Turquie est l’une des cinq premières économies mondiales. Le pays a un système de santé viable. Aux urgences vous n’attendez pas deux heures pour vous faire soigner. Plus d’un retourne en Turquie pour la qualité de ses services ». Un autre ajoute  : « L’instruction s’est bien améliorée avec Erdogan : il y a même des agents de sécurité à la sortie de l’école ».

Quant à l’égalité des sexes, un troisième client reprend : « Les droits des femmes ont été votés bien avant les autres pays européens. Le voile obligatoire, c’est fini depuis des décennies ». « Les Turcs, ajoute t-il, sont plus attachés aux valeurs essentielles de la démocratie. En France, quand quelqu’un se fait tuer, on en parle quelque temps dans la presse, et puis on oublie. Là-bas, tout le monde se mobilise ».

La presse ? « Les journaux sont plus libres qu’en France ». La liberté religieuse ? « Grâce à Erdogan, tout le monde peut pratiquer sa religion ». Pourtant, place Taksim, les manifestants kémalistes critiquent l’islamisation du pays, et même des conservateurs de l’AKP protestent contre les méthodes autoritaires du Premier ministre.

Seule critique adressée à Erdogan : « Il a trop donné de liberté aux Kurdes et aux Arméniens ». Le patron lui-même, émigré politique kurde ayant subi la torture dans les années 1970, me fait l’éloge du travail d’Erdogan en faveur des minorités. À croire que l’opposition se limite aux nationalistes les plus endurcis, et que presque tout le monde trouve son compte sous le régime turc actuel. Quelle est la véritable ampleur de la contestation à Istanbul et en province ; quels sont les différents partis qui s’expriment ; dans quelle mesure la Turquie profonde aspire-t-elle à la démocratie ? Ici, on aborde difficilement ces questions ; on jette un coup d’oeil au journal turc, et on continue sa partie de 51.

Louis Gohin

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