Mardi 24 novembre 2015. À l’hôtel Africa de Tunis, siège des Journées Cinématographiques de Carthage (JCC) fondées en 1966 par Tahar Cheriaa, le festival de cinéma bat son plein. Dans le hall et les différents étages, invités, salariés et bénévoles des JCC vont et viennent comme dans tout festival de cinéma. Dans le QG du festival, on s’active à remplir des listes interminables d’invités internationaux (près de 300) répartis dans plusieurs hôtels de la ville et coordonner les différentes projections de cet événement majeur de la scène culturelle tunisienne.
À la filmothèque, on me tend le lot de DVD que je souhaite regarder puis on me désigne une télévision ou m’asseoir. Soudain un bruit sourd résonne dans la ville. Comme les footballeurs du Stade de France du 13 novembre dernier, je m’arrête. Une bombe ? Je n’en ai jamais entendu de ma vie. Réaction d’autoréconfort : « Mais non… »
Je branche la télévision, insère un DVD, pose le casque sur mes oreilles. Sur ma gauche une femme passe avec son téléphone portable. Elle a les larmes aux yeux. Réaction spontanée : « Tiens, elle pleure ». Elle saisit son sac et s’éloigne. Quelques minutes plus tard, la jeune femme qui m’a donné les DVD traverse la pièce en larmes et s’effondre dans les bras d’un jeune homme qui la console. Deux femmes qui pleurent en l’espace de quelques minutes, l’alerte est donnée. J’observe pourtant la scène d’un regard distrait, toujours occupée par le film qui se déroule sur DVD.
Quelques minutes plus tard, je me mets aux aguets. Autour de moi de l’agitation : tout le monde est branché sur son téléphone portable. Quand j’enlève mon casque, tout le monde parle arabe. Or, je ne parle pas arabe. Et je ne veux pas déranger, car il s’agit peut être d’un problème interne au festival.
Mais le bruit sourd de tout à l’heure me turlupine. Je demande à la jeune femme près de moi : « Qu’est ce qu’il y a ? » Elle me répond : « Apparemment un attentat ». Mon sang se glace. Ce bruit sourd, c’était donc ça. Je me branche sur Twitter. « #AlerteTunisie attentat ». « Une bombe a sauté dans un bus présidentiel ».
À partir de là, l’agitation commence : comme le 13 novembre dernier, prévenir les proches que tout va bien, devancer leurs inquiétudes puis rechercher les personnes que je connais au festival. On annonce que la projection de 18h est maintenue, que les spectateurs ont entamé au Colisée l’hymne national tunisien. Dans le hall de l’hôtel, beaucoup de festivaliers sont là. On twitte, on facebooke, on textote. Le nouveau directeur du festival, Ibrahim Letaief, réunit tout le monde : « nous n’avons pas pour l’instant reçu de consignes du gouvernement. Le festival va continuer. Merci à tous pour les messages de soutiens ».
Le gros de la troupe se dirige vers le restaurant. Plein à craquer. Sur les réseaux sociaux, j’apprends qu’un avion russe a été abattu, qu’une prise d’otages a lieu à Roubaix. « C’est la troisième guerre mondiale », me dit un festivalier. Au Fespaco dernier (au Burkina Faso en février), on avait imaginé le même scénario. « De toute façon on ne peut rien faire, ça peut arriver partout à tout moment », me glisse Ardiouma Soma, directeur du Fespaco. « Ne paniquez pas, nous rassure Mahrez Karoui, un critique de cinéma tunisien. Ils s’en sont pris à un bus parce que la zone du festival est bien protégée et qu’ils n’ont pas pu nous atteindre. Après le 11 septembre, les gens ont continué à vivre, non ? Alors le festival continue, ça va aller ».
Les employés de l’hôtel ont les traits tirés. Au bar, il y a affluence. A l’étage, des projections des films en compétition sont organisées. Les gens parlent, se réunissent, sont ensemble. Il n’y a plus de Beyrouth, de Paris, de Nairobi, de Lagos ou de Bamako. Nous sommes humains, nous sommes unis et face à l’obscurantisme, nous faisons le choix de trinquer, à la vie.
Claire Diao

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