Vendredi 14 Octobre. « Tu vas où ? Manouba ? 30 dinars, je te fais un prix mon frère. A ce prix-là, tu ne trouveras personne ». Il est 21h à l’aéroport de Tunis-Carthage. Moi, mon cabas, et ma mine de déterré, après une galère de sept heures à Roissy.

Le chauffeur de taxi qui m’aborde près du parking  sait que je viens de loin. Mais même exténué, ce sera non : « L’ami, Manouba, c’est maximum dix dinars.  Passe ton chemin ». J’arrête un autre taxi : « Tu bosses honnêtement ou toi aussi tu as ton propre système ? ». Il sourit : « Allez monte, c’est le compteur qui décidera ».

Tunis la nuit. J’échange quelques politesses d’usage avec le chauffeur. C’est un bavard.  Tant mieux. Néanmoins, pour éviter son monologue sur les bienfaits de la Vodka, je lui raconte ma mésaventure avec son collègue quelques minutes plus tôt. « Depuis que les Libyens sont arrivés avec leur putain d’argent en Tunisie, on ne vit plus ».

Un compagnon d’infortune m’en avait brièvement parlé à l’aéroport de Roissy. Avec le même dédain : « Le magasin en face de chez ma sœur là-bas l’empêche d’acheter plus de deux brick de lait par jour. A cause de ces maudits Libyens.  On n’a pas fait la Révolution nous ?»

Des dizaines de milliers de Libyens ont fui en Tunisie les bombardements et les violences.  Pour une majorité, avec beaucoup d’argent ; tout du moins plus que le tunisien lambda, dont le pouvoir d’achat est en chute libre. «Ils louent des appartements à Tunis à 800 dinars au lieu de 300 normalement, et en partant, laissent les meubles qu’ils ont achetés dedans. Quand ils vont boire un café, ils laissent parfois 20 dinars de pourboire. Ils se prennent pour qui ? » Fulmine mon chauffeur. Manouba.  9, 4 dinars. Je lui donne le compte. « T’es pas Libyen toi, ça se voit. Qu’ils rentrent tous chez eux. Je n’aime pas ces gens. Vivement la fin de leur Révolution ».

Vendredi 21 Octobre.  Mon chauffeur de taxi est peut-être exaucé. Ici, en Tunisie, la mort de Kadhafi a supplanté les élections de dimanche. Tout le monde en parle. Les images de la dépouille du Guide tournent en boucle sur les chaînes d’information arabe. Je rencontre Hamouda, la cinquantaine, peut-être un peu moins, à la gare bondée de Bab Saadoune  (Tunis). Il est formel : la mort de Kadhafi signe la fin d’une Libye riche et prospère.  « Ils n’ont encore rien vu. Les Libyens, ce sont des sauvages avec du pognon. Ils sont dangereux, crois-moi ».

Il me raconte son escapade à Benghazi, à l’est de la Libye, dans les années 90.  Sa vie d’ouvrier, là-bas, et le racisme dont il a été victime : « Je ne comprends pas pourquoi les gens du Sud  les ont accueillis dans leurs maisons. Ces gens nous détestent et nous méprisent ». Pour Hamouda, la révolution en Libye est une aberration. Pas une guerre pour la démocratie, juste un conflit entre « tribus sauvages » : « Là-bas, si tu es citoyen Libyen, tous tes vœux sont exaucés. Tu n’as pas de maison ? On te la donne. Tu n’as pas les moyens pour te marier? On te donne les sous. Tu veux que je te dise ? Ces sauvages ne comprennent que la force et on ne peut pas blâmer Kadhafi ».

Bientôt, Ferid, la trentaine, le visage sympathique et les cheveux mi-longs, nous rejoint. Il a écouté notre conversation depuis une petite buvette. «  Ok, Kadhafi est un tueur. Ok, Kadhafi est un cinglé. Mais les rebelles, c’est quoi ? Quand tu continues à frapper un mort, ce n’est pas de la sauvagerie ? Ces gens sont pires que Kadhafi, car ils font exactement le contraire de ce qu’ils disent combattre». Après un petit cours d’histoire sur les dictateurs arabes, Ferid me raconte l’histoire de son frère, « braqué et dépouillé » par des Libyens à la frontière. « C’est comme ça qu’ils nous remercient ? ».

Celle aussi de la pénurie de produits de première nécessité qui guette la Tunisie, « parce que ces imbéciles du gouvernement ont tout exporté vers la Libye ». Il parcourt quelques tracts, jetés par terre. La campagne électorale  continue. Ferid, plus que la Constituante, attend la présidentielle.

Et espère surtout pouvoir retrouver du boulot. N’importe quoi.  Certains de ses amis lui conseillent de partir en Libye pour la reconstruction.  Pour Ferid, c’est non : « Je préfère manger des cailloux dans mon pays et garder la tête haute plutôt que de mettre les pieds là-bas.  En plus ils vont s’entretuer dix ans. A côté, la Somalie, ce sera Hammamet. Ben Ali, c’est un malin finalement ».

Ramsès Kefi

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