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Il possède déjà deux petites camionnettes et parle d’en acquérir une troisième d’ici trois mois. Ahmed, 40 ans, originaire du Kef, région du nord-ouest de la Tunisie, est, de son propre aveu, un homme ambitieux. Tous les matins, son neveu et lui approvisionnent des épiceries de Tunis et sa banlieue en eau, en jus d’orange et en lait. Si la Révolution a freiné l’économie, il reste optimiste, en dépit d’un chiffre d’affaires en baisse. « Ça va redémarrer, c’est certain. Et là, il faudra être prêt. » A court terme, il aimerait diversifier sa marchandise. « En prévision du ramadan, en août, le thon et le fromage seraient un bon business. »

Amir fait beaucoup plus que son âge. A 23 ans, il en paraît 30. Sa barbe peut-être. A 17 ans, son père le contraint d’arrêter ses études. « J’étais plutôt doué, mais pour mon père, les priorités étaient ailleurs. » Il oublie son rêve de devenir avocat et enchaîne les petits boulots. Depuis octobre 2009, il ne travaille plus. Il quémande un peu de sous pour son café et ses cigarettes. En attendant le grand départ. Entre deux tafs, il m’avoue qu’il pense chaque jour à Lampedusa. Et surtout, à Paris.

La chute du clan Trabelsi fut pour Ahmed un soulagement. Beaucoup plus que la fuite de l’ex-raïs. « Ces dernières années, Zine n’était qu’une marionnette à la solde de sa belle-famille mafieuse. » Abus de pouvoir, corruption et clientélisme sont alors monnaie courante. « Ici, quand tu voulais réussir, on te mettait des bâtons dans les roues. » Ahmed s’était fait une raison. En décembre, aux prémices de la Révolution, il se remet prudemment à rêver. Le dernier discours de Ben Ali finit de le convaincre : tout est fini. Il ressort des oubliettes son projet de supermarché. « Mon frère qui vit en Arabie Saoudite va peut-être me prêter des fonds. Pas maintenant, dans un an ou deux. J’ai aussi un associé, qui pourrait trouver de l’argent. Si Dieu veut. Sans les Trabelsi, tout ira bien. »

Près de la plage du Kram, à quelques kilomètres de Tunis, les camions de ciment affluent. Profitant du flou ambiant et de la paralysie des services municipaux, beaucoup se mettent à construire à la hâte. Sans permis. « Tu vois la mentalité des Tunisiens », me souffle Amir en regardant la mer. La Révolution n’a pas entamé ses envies d’ailleurs. « En partant, je serai plus utile qu’ici. En plus, ça mettra du temps avant que la situation se normalise. Le nouveau président ne peut pas inventer du boulot, comme ça. Je ne peux plus attendre. Et puis, je veux voir autre chose. » En février, il avait fait son sac. Avec deux amis, ils rejoindraient Lampedusa pour tenter de rallier la France. Eux sont partis, lui non. Sur la route de Zarzis, point de départ d’une majorité des migrants, son téléphone sonne. Son père a fait une crise cardiaque. Il fait demi-tour.

L’idée d’émigrer a déjà effleuré l’esprit d’Ahmed. La France, ou l’Allemagne, où vit sa sœur. « Certains partent avec rien, puis reviennent quelques années plus tard les poches pleines. C’est tentant. Mais mon pays change, je ne peux pas l’abandonner. Il a besoin de moi. » Il me jure que parmi les Tunisiens qui ont émigré ces dernières semaines, beaucoup regrettent amèrement. « Tu as vu les images ? Qui pourrait accepter de vivre ainsi, comme un animal ? » Le fils de sa voisine revient bientôt. Son cousin aussi, qui l’a joint par téléphone. « Je préfère encore galérer chez moi », lui a-t-il dit. En attendant de réaliser ses desseins, Ahmed se plaît dans son activité, au point de vouloir créer une petite société à son nom. « J’aimerais aussi étendre mes livraisons à d’autres régions car la capitale, c’est un peu bouché. J’ai des contacts avec de nombreux commerces, notamment chez moi, au Kef, et même à Kasserine. »

Hospitalisé d’urgence, le père d’Amir s’en tire. « Ce n’était qu’une petite alerte. Dieu soit loué. » Un contretemps. Il n’a même pas défait son sac. Ses deux amis sont arrivés en Italie mais depuis quelques jours, il n’a plus aucune nouvelle d’eux. Braver le risque ne lui fait pas peur. « Quand tu as un rêve, tu ne dois pas te poser de questions. » Il n’a que faire des avertissements de sa famille qui lui décrit un contexte économique également très compliqué en Europe. Il a déjà trouvé trois autres compères. « Nous sommes prêts, c’est une question de jours maintenant. » Il me propose de nous asseoir. « Mon frère, ce n’est pas parce que je pars que je cesse d’être tunisien. Je veux juste améliorer ma vie et celle des miens. »

Je lui raconte que des Tunisiens sont arrivés à Paris, qu’ils y vivent dans des conditions très précaires. « Certains réussiront, d’autres échoueront, c’est dans l’ordre des choses. Il faut être patient. Moi, j’ai confiance. De toute façon, dans ma tête, cela fait bien longtemps que je suis parti maintenant. » Il allume une autre cigarette. « De toute façon, je reviendrai. Si Dieu veut. »

Ramsès Kefi (Tunis)

Paru le 6 mai

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