Nous  sommes en plein quartier chic de Carthage, à quelques centaines de mètres du Palais présidentiel tunisien. Près des villas cossues et des voitures de luxes, il arrive de tomber nez à nez avec des gens qui vivent dans des conditions déplorables. C’est le cas de la famille Keffi. Originaire du Kef, région située dans l’ouest du pays, les Keffi sont arrivés dans les années 90 dans la banlieue de Tunis. Faute de travail, ils ont quitté leur ville natale pour subvenir à leurs besoins.

Sans qualification, le patriarche de la petite tribu, Ahmed, la quarantaine, a dû se contenter d’un simple emploi de gardien. « Je suis chargé de la surveillance d’un établissement public dans la capitale. Je travaille du lundi au samedi pour un salaire de 400 dinars par mois (200 euros) », raconte-t-il. Cet homme marqué par les années, paraît beaucoup plus que son âge. Levé à 5 heures du matin, il se présente à son poste à 6 heures tous les jours. « N’ayant pas de ressources suffisantes, je me contente d’un bol de bsissa (farine de blé) avant de quitter le domicile. Mon repas de midi se limite à un bout de pain avec un peu d’harissa », confie Ahmed. C’est le soir qu’il pourra enfin se rassasier d’un repas des plus simples : « Oh ! Rien d’extraordinaire, des pâtes ou du hich (farine de semoule). »

C’est sa femme Myriam, la trentaine finissante qui lui prépare ses repas du soir « Je fais avec les moyens du bord. On a très peu d’argent. Je fais donc la fin des marchés pour négocier les bons prix. Parfois nos riches voisins viennent nous offrir de la nourriture, mais généralement c’est le système D », explique cette mère de famille marquée par son dernière accouchement.

Le couple a trois enfants : Ryad, 10 ans, Sami, 4 ans, et le dernier, Walid, 7 mois. Le premier est scolarisé à l’école publique. « Le peu d’argent, on le consacre à notre aîné. Pour lui des vêtements et des fournitures de classe. Pour les autres, je fais le tour du voisinage pour leur trouver des habits usés », explique Ahmed. Semblables à ceux des enfants dépeints dans « Les Misérables » de Victor Hugo, les têtes brunes portent des souliers déchirés et des vêtements abîmés. Toute cette famille doit se serrer pour vivre dans 9 m2. Un garage.

Grâce à la générosité d’une famille bourgeoise, Ahmed, son épouse et leurs trois enfants peuvent dormir sous un toit. « Avec mes 400 dinars, je ne peux pas louer d’appartement. La location sur Tunis et ses environs, c’est minimum 200 dinars par mois. Il me reste la moitié de mon salaire pour nourrir cinq bouches. En louant un logement, je me retrouverais dans une situation encore plus dramatique. En plus personne ne me louera un appartement au regard de mes finances », affirme le gardien.

Dans son exode de l’ouest à Tunis, il a rencontré tout à fait par hasard une bonne fée : «  Lorsque je suis arrivé avec ma femme du Kef, nous faisions du porte à porte à Carthage pour vendre nos services de ménage ou de gardiennage. Et grâce à Dieu, une dame propriétaire d’une immense villa, sensible à notre situation, a accepté de nous héberger dans son garage. Nous ne payons aucun loyer. Et l’eau et l’électricité sont à sa charge. J’ai aménagé ce garage. J’ai installé un coin cuisine, wc et douche. Ce n’est pas le luxe mais c’est suffisant pour nous cinq aujourd’hui. De toute façon, c’était cela ou la rue », dit avec un ton fataliste ce père de famille.

Une situation qui aurait pu s’améliorer pourtant. « Leila Ben Ali avait créé il y a plusieurs années de cela, un fond financier appelé 26/26 », se souvient Ahmed. Pour alimenter ce dispositif, la femme du président déchu avait trouvé une solution particulière : chaque Tunisien devait verser une somme dans cette caisse. « Pauvres ou riches, tout le monde était obligé de le faire », affirme-t-il. Un racket au grand jour ? « Nous devions verser vingt euros tous les mois. En contrepartie, on nous promettait un appartement dans quelques années. Une contribution sans justificatif, puisqu’aucun reçu ne nous a été remis par l’administration. Aujourd’hui, Leila est partie avec la caisse », constate Myriam.

Avec le changement régime, la famille Keffi espère que sa situation va changer. Dans le cas contraire Ahmed menace de faire comme des centaines de Tunisiens aujourd’hui : « Depuis que Ben Ali a pris la fuite, des familles pauvres squattent des appartements vides. Et exigent un acte de propriété du gouvernement. Ils ont menacé de ne pas partir. C’est peut être la solution », conclut Ahmed. En attendant, lui et sa famille prennent leur douche dans le cabinet de toilettes.

Chaker Nouri (Tunis)

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