18h25, le train est encore immobile mais son départ est imminent. Assise seule dans un compartiment de quatre places, j’apprécie le calme et le vide inhabituel des trains marocains. Une semaine auparavant, j’avais été contrainte de voyager debout, agglutinée de toutes parts par des personnes bruyantes, se chamaillant pour une place. Une chaleur suffocante s’était ajoutée au brouhaha enveloppant le wagon.  Là, je savoure la climatisation, le silence, toute la place juste pour moi ! J’en profite pour me plonger dans mon livre mais une voix m’interpelle.

Un homme au teint clair, aux cheveux châtains foncés me demande si les quatre places situées à ma gauche sont occupées (un sac plastique se trouvant sur le porte bagage au dessus des sièges pouvait, en effet, mettre le doute). J’ai envie de lui dire qu’il y a tellement de places dans le train qu’il pourrait s’asseoir où il veut mais mon éducation fait que je lui réponds poliment en lui disant qu’il peut  s’asseoir vu que personne n’occupe ces places. Ces quelques mots échangés me permettent de déceler un accent et ainsi de déduire qu’il n’est pas marocain. J’imagine que mon dialecte marocain, quelque peu hésitant, lui permet aussi de savoir que je ne vis pas au Maroc. Cela dit, je me replonge dans ma lecture.

Quelques minutes s’écoulent  lorsque le train ralentit jusqu’à presque s’arrêter, je lève donc mon regard et jette un coup d’œil par la fenêtre. L’inconnu me précise où nous nous trouvons puis une discussion s’installe très naturellement alors que le train reprend son rythme de croisière. Il vient s’installer en face de moi pour que nous puissions converser plus aisément car le bruit engendré par la course du train m’empêche de saisir chaque mot. De plus, ne maîtrisant pas parfaitement le dialecte marocain, j’ai besoin de me concentrer davantage. Rapidement, je découvre qu’il est syrien et qu’il vit au Maroc depuis dix ans. Il a une connaissance incroyable du Maroc et parle la langue parfaitement. Il s’est constitué un cercle d’amis très proches qu’il considère comme sa deuxième famille.

A la tête de sa petite société et avec l’aide de deux employés, il s’attache à permettre la canalisation d’eau sur les terres agricoles à travers tout le pays. Il me raconte que ses premiers pas au Maroc furent plutôt difficiles, mais qu’aujourd’hui, il est beaucoup plus à l’aise financièrement. Il s’entend très bien avec ses employés avec lesquels il est aux petits soins. Apparemment, il est épanoui professionnellement. Il me confie qu’il a fabriqué, à partir d’un modèle italien, une petite machine permettant d’extraire de l’eau. Il n’a pourtant pas fait d’études mais a tout appris sur le tas. La machine fonctionnait très bien mais il l’a détruite suite à de sages conseils, il risquait de se faire questionner par les services secrets du roi, lui a-t-on dit. En effet, son savoir-faire pouvant intéresser les autorités, il a préféré rester dans l’anonymat en détruisant son invention. D’ailleurs, il me parle du jeune marocain Mohamed Nahmed, qui a fabriqué le mois dernier, tout seul, un avion à partir de matériel très rudimentaire. La DST (Direction de la Surveillance du Territoire) n’a pas manqué de l’interroger !

Il va en Syrie chaque année durant deux, trois mois pour rendre visite aux siens. Cela fait trois ans qu’il ne s’est pas rendu dans son pays d’origine. Dix-huit pertes dans sa famille suite aux divers incidents en Syrie. Il en veut au gouvernement en place et souhaite le départ de Bachar el Assad. « Il est extrêmement riche pendant que le peuple souffre de pauvreté ! Tu verrais l’état des routes, tu serais offusquée ! De plus, nous voulons une réelle démocratie. Nous avons eu son père, puis lui mais, il n’est pas roi que je sache ! Alors pourquoi n’aurait-on pas le droit à un changement ?!» Je me permets de lui poser quelques questions : « Ne sont-ce pas des mercenaires qui tuent les Syriens ? Les médias ne déforment-ils pas la réalité pour servir la cause des puissances mondiales ? L’Occident ne veut-il pas avoir la main mise sur la Syrie ? » Il me répond  que le peuple syrien souhaite vraiment le départ de Bachar El Assad pour espérer avoir une démocratie juste et équitable. Quant aux  médias, il me dit qu’ils ne retranscrivent pas toujours la vérité mais des gens meurent, c’est sûr.

Cet inconnu, qui l’est de moins en moins au cours de notre échange, semble avoir envie de changer de sujet de conversation. Nous entamons donc le pourquoi de sa venue au Maroc mais surtout les raisons qui animent sa longue installation dans ce pays. « J’avais besoin de partir à l’étranger. Je suis allé au Liban, en Egypte, en Tunisie, en Algérie mais c’est au Maroc que je me suis senti chez moi. Combien de fois j’ai pu rencontrer de braves gens dans la rue m’ayant offert l’hospitalité suite à de simples échanges. Les Marocains sont généreux. J’aime le peuple marocain, je suis amoureux du Maroc ! Je me sens mieux ici que nulle part ailleurs ! Je resterai ici jusqu’à la fin de mes jours insha ‘Allah».

La nuit est tombée sans même que je m’en sois aperçue, trois heures d’évasion dans la vie d’un inconnu et voilà que nous sommes déjà arrivés, nous descendons à la même gare, nos chemins se séparent…

Rajae Belamhawal

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