Début mars, Léna n’a pas en tête les complications que peut engendrer la pandémie de Covid-19 : « En France c’était la période où on en parlait, on savait que c’était là, mais en même temps on ne pouvait pas réaliser que ça allait être ce que c’est aujourd’hui. Les gens ne prenaient pas trop ça au sérieux. »

Le déroulement des choses l’a obligée, elle, à prendre très vite tout  ça au sérieux : « Il m’estt arrivé plein de merdes. Le matin de mon départ, je n’avais pas reçu ma carte d’embarquement et pile ce jour-là, il y avait une grève du RER B, le seul RER qui va à l’aéroport Charles-de-Gaulle. Au réveil, je me suis dit que le destin m’envoyait un signe pour  que je ne parte pas ».

Léna atterrit finalement le jeudi 5 mars en Argentine. Deux jours avant, le pays connaissait son premier cas de coronavirus. Malgré cela, elle entre dans le pays sans encombre et son arrivée se passe bien. Elle s’installe dans son AirBnB, rencontre son colocataire pour le mois, sort, fait des rencontres.

Une pookie à la montagne ?

Mais dès le lundi 9 mars, son colocataire lui annonce « une valise sous le bras » qu’il va partir : « Ma copine est allée chez son médecin et il lui a conseillé de se mettre en quarantaine parce qu’elle t’a côtoyé et que t’arrives de France, donc je vais me mettre en quarantaine avec elle ». Léna prend ça comme une petite claque : « Là, je me suis dit ‘ok y a un vrai truc’, j’ai commencé à me poser de sérieuses questions sur ma responsabilité. » Elle décide de s’auto-confiner jusqu’à la fin de la semaine.

En fin de semaine, vendredi 13 mars (on ne fera pas de commentaire sur la date), Léna décide de partir un week-end à la montagne avec Lucas, un Argentin rencontré le week-end précédent. Elle l’ignore à ce moment – ou elle a préféré l’ignorer – mais le gouvernement argentin a décrété le 11 mars que les voyageurs arrivant de pays à risques (comme la France) devaient rester confinés pendant 14 jours.

Tout le week-end, au village d’El Cerro Tres Picos, chaque nouvelle rencontre qu’elle fait lui rappelle qu’elle ne doit pas être là : « Les gens voyaient que j’étais européenne, ils me demandaient d’où je venais. Je disais que j’étais française et la première question après c’était ‘ça fait combien de temps que t’es là ?’ On me disait ça l’air de rien mais avec un peu d’inquiétude ». Elle s’en tient à sa version initiale : elle est arrivée depuis un mois.

Celui à qui il ne fallait pas mentir

Dimanche 15 mars, Léna et Lucas sont dans le bus qui doit les ramener à Buenos Aires. Un homme habillé en civil se dirige vers elle et lui demande : « C’est vous la Française ? » Pensant que c’est le chauffeur du bus, elle lui répond ce qu’elle a répondu tout le week-end : « Je suis là depuis un mois ». Mais cette fois, il insiste et demande son passeport. Il est trop tard pour reculer dans ce mensonge, alors Léna continue : « Je commence à le mitonner mais à l’aise quoi, sans aucune pression ».

Comme il ne lâche pas l’affaire, Lucas lui demande son identité. Et là, « le gars sort son badge d’inspecteur général de la police. Je crois que mon cerveau a arrêté de fonctionner. Je me suis effondrée en moi-même, là je ne rigolais plus du tout. En une seconde, je me suis dit ‘Là, meuf, tu viens de mentir droit dans les yeux à un inspecteur de police en Argentine’ ».

A ce moment, tout s’accélère. Malgré leur détermination à garder le secret, grâce au numéro de passeport sur le ticket de bus, l’inspecteur finit par appeler la douane, qui confirme son arrivée en Argentine le 5 mars, il y a 10 jours. Léna se remémore son sentiment en sortant du bus : « Je me dis ‘c’est terminé Léna, tu vas finir ta vie à Guantanamo, hasta la vista !’ ».

Encore une information dont Léna ne dispose pas à ce moment. Les pouvoirs publics ont mis en place un numéro pour dénoncer les étrangers qui violaient leur quarantaine. Un succès immédiat puisque 15 000 appels sont reçus en 24 heures, selon la presse locale. C’est bien d’un de ces appels dont elle a fait les frais, lui a confié l’inspecteur : « Je me suis fait dénoncer. On sentait une hostilité vis-à-vis des Européens, une hostilité qu’on peut totalement comprendre. »

 « Foutu pour foutu » : La quarantaine nationale

Après avoir été dénoncé, arrêté par la police, et finalement avoir fait 3 jours de confinement chez Lucas (iels s’en sortent plutôt bien), iels pensent sortir… Mais « le dernier jour de quarantaine où j’étais censée rentrer chez moi et lui retourner au boulot, vendredi soir, le président de la République annonce la quarantaine nationale ! Foutu pour foutu… Mais c’était le cours normal des choses, ça devait arriver ».

Après un « plan commando » pour récupérer ses affaires dans son AirBnB, avec une heure de trajet en plein confinement, Léna a vraiment dû réfléchir au retour en France. Elle nous explique qu’à cette période l’ambassade est impossible à joindre, et que « le gouvernement français n’a pas fait de plan de rapatriement comme l’Argentine n’était pas un pays prioritaire ». Le billet de retour est donc entièrement à ses frais. Une somme de plus de 1000 euros qui refroidit ses ardeurs.

Un partenariat entre le gouvernement français et Air France permet de baisser les billets d’avions à 600 euros pour les Français désireux de rentrer. Chaque semaine, Léna laisse passer les mails qui lui proposent des vols, jusqu’à ce qu’un mail annonce que cet avion sera le dernier garanti.

Elle n’a plus le choix et une journée pour décider : « Mentalement c’est un peu compliqué, quand t’as passé un an à préparer ton voyage, ça fait un mois que t’es arrivé, t’avais prévu de passer 6 mois sur place et on te dit là, maintenant, tout de suite, tu rentres dans 2 jours ou tu ne rentres pas ».

« Bien à contre cœur » Léna décide de prendre ce dernier avion. Avec le recul, de nouveau confinée, mais en France, elle considère « qu’à ce moment-là, je n’avais pas ma place là-bas en tant que touriste française. Ça aurait presque été à mon sens du non-respect de rester là-bas. »

Anissa RAMI

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