Un Hocini seul dans une grande ville, dût-elle être au bout du monde, ça n’existe pas. Le village des ancêtres a essaimé ses fils un peu partout du bled à Las Vegas en passant par la Sibérie. Du coup, moi qui pensais rompre mon premier jour de Ramadan loin des miens, dans la solitude d’un McDo de Montréal, je fus soulagé d’entendre la voix de Samir au téléphone, un cousin du Canada, me convier à un repas de famille. Je ne l’ai vu que deux fois dans ma vie, mais il a appelé au village, qui a appelé un oncle, qui a appelé mon père, dés qu’il a su qu’un membre du clan débarquait au Québec. Oui, j’ai mis tout le monde au courant pendant mes vacances d’été au bled.

Avant d’aller pieusement m’empiffrer, il me fait visiter Montréal, que je n’avais qu’entre aperçu jusqu’à présent. Une ville à l’architecture complètement débridée où hautes tours et maisons basses se côtoient le long de larges avenues. Ça fait américain rien que par l’image que j’avais d’une cité du Nouveau Monde en matant les séries US. Pour alléger mon mal du pays, on fait un détour par le quartier français, dont la principale caractéristique semble être ces petites terrasses de cafés où s’agglutinent joyeusement les petits Frenchies comme s’ils étaient à Paris.

L’heure magique approche et j’ai un lion dans le ventre. On fait les dernières courses dans le quartier algérien, aisément reconnaissable à ses enseignes du goût de « Chez Zizou » ou « Restaurant le Numidia ». Le quartier a vu ses effectifs augmenter pendant la décennie noire algérienne (années 90), au moment où émigrer en France relevait de l’exploit ou du piston. Prendre un ticket comme au consulat pour faire la queue afin d’acheter une baguette, je n’avais jamais fait. Mais tout le monde veut son pain chaud avant le coucher du soleil.

Le cousin m’emmène ensuite chez ses beaux-parents où tout le monde s’est réuni pour la rupture du jeûne. Des gens que je n’avais jamais vus, mais qui ne me laissent pas une chance de faire le timide: « Mange tout. Tu es en famille ici. » J’adore entendre Samir parler, son accent algéro-québécois rend son français des plus exquis. Il a débarqué au Québec il y a une dizaine d’années où il a, au vu de sa belle voiture, très bien réussi. Lui et moi représentons deux branches d’une même famille divisée par une friponnerie de l’Histoire. Détails qui remontent à la révolte kabyle de 1870, réprimée entre autres par des confiscations de terres. Comme aucun colon n’a voulu prendre le risque de s’installer à nos côtés, l’administration les a redistribuées. Un Hocini plus malin que les autres, a pris des terres en son nom et est repassé plus tard en reprendre sous un autre. C’est marrant non ?

Bref, après le repas nous parlons de tout et de rien, comme de la situation des Algériens au Québec. D’après ce que j’entends ils sont assez bien vus, surtout par les services d’immigration qui apprécient particulièrement leur maîtrise de la langue de Molière. Ils sont en passe de devenir la deuxième communauté immigrée, derrière… les Français. Les Français première population émigrée, ça vous choque ? Normal, les enfants du pays hexagonal ont très peu émigré dans leur histoire. Un proverbe allemand du XVIIIe siècle ne dit-il pas: « Heureux comme Dieu en France » ? Mais l’image d’un eldorado québécois change quelque peu la donne.

Le ventre rempli, satisfait de ne pas avoir passé ce jour de quasi-fête comme un pouilleux devant un hamburger, je rentre d’un pas allègre vers mon auberge où on m’informe qu’on me jette à la rue. Réservé jusqu’à jeudi matin, pas soir. Pas grave, je reprends une autre nuit. Je tends mes papiers à la taulière: « C’est joli Idir, c’est quelle origine ? » Je mets quelques secondes à répondre à la jeune aubergiste, comme tous les hommes je suis incapable de faire deux choses en même temps, en l’occurrence : admirer son harmonieux galbe et l’écouter. « Ah ! Algérie, je suis bête, j’aurais dû voir ça sur votre carte d’identité. Français ? Ah oui ! La double nationalité, je sais que ça fait débat en France. Ça ne doit pas être facile tous les jours pour vous ?

Pas du tout. On se sent très bien en France, c’est un pays merveilleux. On est vraiment considérés comme des enfants de la République par tout un chacun. » Certes, j’ai un tout petit peu menti. Mais on m’a éduqué comme ça: « Ne jamais prendre parti contre la famille devant les étrangers.« 

Idir Hocini (MontréalBondy)

Idir Hocini

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