Une porte blanche. On dirait l’entrée « de derrière » par où passe la viande chez Carrefour. Non, c’est l’entrée d’une école dans le Bronx. Trois flics font le guet. Un portique de sécurité signale les objets métalliques. Videz vos poches. Donnez vos appareils. Présentez votre carte d’identité. « Ah non, mais imagine, tous les matins, ils se font fouiller et tout, ça motive pas pour venir à l’école », s’insurge Apo. Quand vous avez montré que vous étiez clean, vous pouvez entrer.

A travers les portes vitrées, on aperçoit des minots penchés sur leurs tablettes. Des collages aux murs. Un élève passe. Un second. On prend les escaliers. Dans une salle, des gars et des nanas sont assis sur les tables, pieds sur les chaises, bavards comme jamais, riant comme tout le temps, apparemment. On pénètre dans la salle, telle des toreros, ou des taurillons, dans une arène. « Plutôt des animaux dans un zoo », balance Houssam.

Les rappeurs sont l’attraction de la journée. Tous les regards sur eux. « C’est comme dans les films », dit encore Houssam. Un poteau bleu est planté au milieu de la salle. Des choses sont notées au tableau. Du crépon colore l’endroit. Les fenêtres sont grillagées. Monte Laster fait la traduction. Présente le projet « Our Better Angels ». Branche l’écran plasma. Présente le film « First Personal » réalisé par les rappeurs, à La Courneuve.

La caméra s’immisce dans leurs salles de bain. Dans le hall de l’immeuble. On voit les barres ternes. Un ciel gris. Et on voit les gars qui parlent avec un architecte de la destruction imminente de la Tour Balzac, aux 4000. On les entend parler : « Obama, il est noir ou blanc ? » Question obsédante, comme un disque qui tourne en boucle, dans le film. Générique de fin rythmé au son des applaudissements.

Une fille prend la parole, au fond de la salle. Un voile noir entoure son minois légèrement poudré. Son sourire resplendit. Elle est « présidente de l’école ». Dès l’entrée dans l’arène, les gars l’avaient repérée. Tout comme ce gamin, avec une croix qui pendouille à son cou. Tout comme ce mec, assis en tailleur, une casquette posée sur sa touffe. « Nous, en France, à l’école, le voile est interdit, la croix aussi, les casquettes aussi. C’est pour ça, ça nous choque (de voir vos voile, croix et casquette). » Monte Laster, l’accompagnateur des Courneviens, traduit et dit « it’s the laicité ». Personne ne comprend le mot. « J’ai commencé à porter ce voile à l’âge de 13 ans. Je n’ai jamais entendu une quelconque remarque dans cette école. Et pour cause, c’est moi-même qui me suis demandé, à un moment, si je ne dérangeais pas », raconte l’élève voilée.

Le parfum des pizzas embaume la classe. Flex pose une question : « Quand vous avez vu ce film, est-ce que vous auriez pensé qu’on était français ? » Le « no » est unanime : « Non, si vous n’aviez pas mis le son, on aurait pensé que vous étiez plus des Africains. » Enfin, l’incontournable, la principale, l’inévitable : « Et pourquoi les Français n’aiment pas les Américains ? » Les gars sourient. « C’est faux, on aime les Américains. Pour preuve, on les copie… On aime les Américains et on est venu le dire ! »

La sonnerie retentit. Les élèves sortent de la salle, tranquillement, et embrassent leur prof qu’ils reverront demain. « Non, mais j’suis choqué, ils font un câlin à leur prof pour lui dire au revoir. » La prof se justifie : « L’affectif est important, dans une classe. C’est aussi plus simple, quand on entretient un rapport affectif avec quelqu’un, de lui demander de faire quelque chose sérieusement. » On quitte les murs de l’école. Dans le Bronx, la pluie tombe. On s’engouffre dans le métro.

Mehdi Meklat et Badroudine Said Abdallah

Précédentes chroniques de Mehdi et Badroudine à New York :
Les-kids-a-new-york-et-washington
Ground-zero-et-premier-pancake

Lycéens blogueurs au Bondy Blog, Mehdi et Badroudine accompagnent de jeunes rappeurs de La Courneuve en voyage à New York et à Washington, avec le soutien de la Direction régionale des affaires culturelles d’Ile-de-France et de l’ambassade des Etats-Unis à Paris.

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