À l’époque, il y avait le volcan islandais et ses méfaits sur la circulation des biens et des humains. Mardi, il y a eu la neige et une compagnie aérienne qui s’est un peu « gaufrée ».

Mardi 12 mars 2013, Bruxelles, 9h45. Devant la porte d’embarquement A46, la file d’attente pour le vol SN3633 Bruxelles-Paris de la compagnie Brussels Airlines s’allonge. Les passagers du vol précédent n’ont pas pu partir et espèrent gagner une place dans celui de 10h15. Motif de la suppression du vol : des chutes de neige importantes sur les aéroports de Bruxelles et Paris.

Au début, les agents s’activent derrière le comptoir, mais ne font aucune annonce. Le temps passe et la file d’attente s’allonge, les passagers trépignent. Aucun message au haut-parleur, l’heure d’embarquement est dépassée. Les deux agents disparaissent l’un après l’autre dans le couloir menant vers l’avion pour discuter au talkie-walkie. Les passagers se doutent bien que quelque chose se trame, mais encore une fois, aucune information ne circule. Un troisième homme équipé d’un blouson jaune fluo rejoint les deux premiers agents et discute avec eux. L’un des trois accepte enfin de faire une brève annonce (sans micro) pour affirmer qu’ils en sauront plus dans trente minutes.

Trente minutes plus tard, l’heure de décollage est passée. Les agents sont clairs (au micro) : annulation du vol pour cause d’intempéries. Proposition est alors faite aux passagers de récupérer leurs bagages puis de monter dans des bus qui les mèneront à l’aéroport Charles de Gaulle. Un jeune homme refuse catégoriquement cette option, mais suit quand même le mouvement pour récupérer ses valises. D’autres réclament des trains, mais ceux-ci sont immobilisés par la neige.

Sus aux bus !

Au niveau 0 de l’aéroport, c’est le stress et la frénésie. Attendre sa valise, la charger sur un trolley, s’aligner autour des stewards puis faire la queue sur le parking de l’aéroport où des bus conduiront les passagers à Paris. « Vous ne nous logez pas à l’hôtel ? » interroge une passagère canadienne. « Non, lui répond un membre de l’équipage. Comme plusieurs avions seront bloqués aujourd’hui, nous gardons les chambres pour les derniers arrivés ».

Économie ou certitude de l’accessibilité de la route ? Quelle qu’ait été la décision de Brussels Airlines, c’est dans un immense désordre qui s’orchestre. Traversée de l’aéroport tel un troupeau en transhumance. Piétinement dans la neige et le vent avec les valises. Cris et scandales de ceux qui ont froid sur les chauffeurs de bus, seuls dans leurs véhicules chauffés. Chargement des bagages dans les soutes et disputes autour des trolleys à ne pas laisser traîner. Constat que les WC du bus sont fermés à clé par le chauffeur lui-même dont le seul argument est que le bus ne lui « appartient pas » et que tout le monde « va pisser par terre ».

Il est déjà midi passé et personne n’a rien mangé. Les agents de Brussels Airlines déposent un carton dans le car. « Qu’est ce que c’est ?» s’enquièrent les plus gourmands. « Des gaufres liégeoises » répond une hôtesse aux joues rougies par le froid et le stress. «Des gaufres ! Mais ça ne va pas suffire !» s’exclame une mécontente. «On est désolés, mais si vous voulez autre chose, il faudra attendre plusieurs heures. Là on vous apporte ce que nous avons de disponible ! », répond la jeune femme qui tente de satisfaire les 38 passagers.

Deux hommes déposent un pack d’eau plate, d’eau gazeuse, de Coca-Cola ainsi que plusieurs piles de gobelets. Les passagers interceptent un membre de Brussel Airlines qui déchire les billets d’avion (« pour recenser les passagers, car on n’a pas le temps de faire des listes ») : « Vous restez avec nous, non ? » « Non, sourit le steward gêné. Pas la peine, puisque le bus vous dépose à l’aéroport Charles de Gaulle ». Outrés, plusieurs passagers l’interpellent. « C’est inadmissible ! S’il nous arrive quoi que ce soit, cela relève de votre responsabilité ». «Désolé » glisse le jeune homme en descendant du bus.

Souvenirs et boules de neige

Le véhicule file sur la route, passe la frontière française et s’arrête soudain derrière une enfilade de camions. Il est environ 14h. Ses passagers parlent français, anglais, néerlandais, lingala. Ce sont des hommes et des femmes, des jeunes et des vieux, des voyageurs fatigués qui souhaitent arriver à destination.

Cinq heures plus tard, alors que la nuit tombe et que quelques véhicules de police passent par là, le bus a avancé de 50 mètres. La nuit est tombée, la réserve de gaufres est épuisée, le stock de coca est bien diminué, les films insipides ont été déjà avalés. Ne manquerait plus que des loups sortent des bois, que Superman vienne soulever le bus ou que l’armée nourrisse les passagers par les fenêtres. Mais non. Le bus Open Tours belge est sur l’autoroute A1 en direction de Paris, coincé entre une rambarde infranchissable et des routiers s’envoyant des cafés derrière leur volant.

À 19h30, la seule source d’information des passagers est la radio, les discussions téléphoniques du chauffeur avec ses collègues et les renseignements que les familles donnent par téléphone aux uns et autres. Apparemment 120km et 70km d’embouteillages mènent à Paris et la température diminue. L’équipage est coincé vers l’avant, sur les côtés et ne peut plus reculer.

À 20h, un grand Canadien décide de s’échapper. Lui et l’autre passagère canadienne ne comprennent pas pourquoi en Europe on fait tout un plat pour 5 cetimètres de neige quand à Montréal les avions décollent malgré 60 centimètres. L’homme saisit son bagage à main et descend du bus. Les uns et les autres commencent à crier : c’est un peu Titanic version terrestre, il ne faudrait pas que Jack se mette à couler.

Finalement le bus redémarre et le Canadien saute à bord. Questionné il répondra simplement : « Je me suis dit je vais prendre un lift jusqu’à une station puis un taxi jusqu’à l’aéroport ». Drôle d’idée sur une voie complètement bloquée.

À cette fameuse station-service non loin de Laon, ce n’est pas un, mais trois bus affrétés par Brussels Airlines qui se garent, laissant déferler des hordes de passagers en mal d’un soulagement, d’une boisson chaude ou d’un sandwich. Heureusement, la station est ouverte 24/24, mais son rayon sandwich, lui, est totalement vide. La passagère de Singapour qui se gelait en ballerine et petit gilet peut enfin s’acheter un blouson, des chaussettes et un sac de shopping siglé « Paris ». Triste souvenir touristique.

Fin et suite

José, le chauffeur du bus, est épuisé. Pas de copilote, pas de pause, des heures d’embouteillage et surtout une compagnie aérienne qui l’a complètement lâché : « Quelqu’un devait m’appeler, mais ne l’a jamais fait ». Pour le jeune homme qui lui tient compagnie à l’avant du bus et relaie les infos aux passagers, « ça fait longtemps qu’on nous a abandonnés ». La preuve. Depuis que tout le monde est remonté dans le bus, celui-ci tourne en rond autour de la station sans trouver de sortie. « Calais » indique un panneau que semble suivre le véhicule. « Ça me va », en rit un Congolais, enroulé dans une couverture.

Il est 23h30 et les troupes sont fatiguées. Rassasiées certes (à leurs frais), mais pressées d’en finir. Que dire de cette vieille dame qui tangue d’un fauteuil à l’autre pour atteindre les WC et sur qui tout le monde veille pour ne pas tomber ? Des petites filles croisées avec leur mère dans les toilettes de la station, l’œil hagard et la mine dépassée ? Le bus a quitté Bruxelles à midi, il est presque minuit et la destination est encore loin. Les uns et les autres s’assoupissent.

Vers 3h du matin, c’est la délivrance. Le bus se gare près du Terminal 2 de l’aéroport Charles de Gaulle. Les gens s’agitent pour saisir des trolleys, récupèrent leurs valises, entrent dans le hall sans repères et sans un seul membre de la compagnie belge pour les orienter. Ils errent comme des âmes en peine à la recherche d’un banc pour dormir, d’une liste des départs d’avion, d’un café, d’un taxi, des formulaires de remboursements et des excuses pour non-assistance à passagers errants.

 

Claire Diao

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